Science : l’émergence ?

Vous pouvez trouver en ce moment dans les kiosques un numéro hors série de Science et Avenir, consacré, je cite, à “l’énigme de l’émergence”. Qu’est-ce que l’émergence me direz-vous ? Apparemment, le concept d’émergence est en train de (re)devenir très populaire, en particulier en biologie. La maxime des théoriciens de l’émergence est résumée dans cette proposition concise : “Le tout est plus que l’ensemble de ses parties”. L’une des idées centrales de la “théorie de l’émergence” est en fait que l’intéraction de petites unités simples peut mener à l’”émergence” de comportements complexes surprenants. Cette idée n’est en fait pas très neuve puiqu’elle est à la base de toute la physique statistique (je ne comprends d’ailleurs pas très bien en quoi certains opposent l’émergence au réductionnisme scientifique étant donné que ce dernier a justement fait ses preuves en physique pour expliquer les comportements émergents). Néanmoins, il est clair qu’elle ouvre toujours des perspectives immenses pour continuer d’explorer les phénomènes de turbulence, mais aussi certains aspects biologiques, économiques… Cependant, en tant que membre de la communauté des physiciens statisticiens intéressés par la biologie, je n’aime pas beaucoup l’emploi de ce terme d’émergence à cause des sous-entendus qu’il implique. On trouve par exemple dans ce numéro spécial ce chapeau d’un article : “On parlera d’émergence quand il n’existe aucun moyen plus rapide pour prédire le comportement d’un système au cours de son évolution que d’observer le système lui-même ou de le simuler sur un ordinateur”. Ce genre de propos est à mon avis relativement dangereux scientifiquement parlant. Il est clair que les simulations numériques sont nécessaires. Cependant, le but ultime est bien de comprendre en profondeur l’origine des comportements observés, et de faire des prédictions sur ceux-ci. Or comment faire des prédictions si nous sommes incapables de comprendre un phénomène sans le simuler de A à Z ? J’ai peur qu’en introduisant cette notion d’émergence, on en soit amené à qualifier d’émergent tout comportement incompréhensible à première vue, ce qui entraîne qu’on accepte implicitement de ne pas parvenir à le comprendre. Du coup, nous sommes confrontés à la science “catalogue”, symbolisée à mon avis par le livre de S. Wolfram en illustration : on se contente de simuler et de classifier les comportements, en invoquant cette notion quasi-magique d’émergence à la base de tout, mais sans vraiment chercher à comprendre, à théoriser, et à simplifier. Le pire est que le terme d’émergence constitue un vaste fourre-tout, comprenant par exemple la physique non-linéaire et donc la théorie des bifurcations, qui est à mon avis l’exemple typique de domaine où les simulations ne sont qu’un début permettant ensuite de caractériser et de comprendre en profondeur le système étudié.

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