Comment Darwin a réfuté l’ID
A 20 ans, Darwin était un chrétien fervent, se destinant à l’Eglise. Son intérêt pour les sciences naturelles l’avait conduit à dévorer les oeuvres de William Paley, en particulier Natural Theology dont il dira plus tard :
” I do not think i hardly ever admired a book more than Paley’s Natural Theology : I could almost formerly have said it by heart”
Paley était un philosophe anglais, fameux pour son analogie dite du “watchmaker”. Imaginez que vous vous promeniez sur une plage, et que tout d’un coup, vous trouviez une montre au sol. Remarquant l’ajustement parfait des pièces, la précision et la complémentarité des mécanismes, jusque dans les moindre détails, tout être raisonnable devrait immédiatement en tirer la conclusion de l’artificialité de cet objet, ou, en semi V.O, qu’à l’origine de ce design se trouve nécessairement un designer. La complexité infinie des êtres vivants n’est alors explicable que par l’existence d’un designer à l’intelligence grandiose et aux pouvoirs surnaturels. Seul un Intelligent Designer, Dieu, a pu créer la nature grandiose. Et Darwin lui-même était convaincu par ce puissant argument.
Les théories du vivant, auxquelles adhérait Darwin, étaient relativement simples : Dieu avait créé d’un seul coup toutes les espèces vivantes. Pour expliquer les différentes variétés à l’intérieur des différentes espèces, les scientifiques pensaient que les animaux pouvaient se modifier, apprendre au cours de leur vie pour s’adapter à un nouvel environnement. Enfin, pour expliquer que sur des continents différents existaient des animaux différents, on pensait qu’il y avait eu en fait plusieurs “centres de la création”. Autrement dit, Dieu avait créé non pas un seul mais plusieurs règnes animaux, fonctions de l’environnement.
Telles étaient donc les préconceptions de Darwin avant de s’embarquer pour son voyage à bord du Beagle. Ces préjugés vont l’amener à commettre des erreurs scientifiques sur place, oubliant par exemple de noter les origines géographiques précises des différents specimens récoltés. A quoi bon puisque les centres de création sont étendus et homogènes ? A son retour en Angleterre, Darwin, après discussion avec le naturaliste John Gould (rien à voir avec Stephen J à ma connaissance!) comprend son erreur. Il contacte ses assistants, qui eux, sans a priori scientifiques, ont soigneusement répertorié l’origine des specimens. Darwin les ré-examine, confronte, correlle…
Et après plusieurs années de réflexion et de confrontation avec les observations, les vieilles théories vont voler en éclat. Car toutes naïves et religieuses qu’elles soient, elle sont en fait testables et vérifiables. C’est là le point central de l’essai : le créationnisme dans sa version de base fait des prédictions et est falsifiable, et tout le génie de Darwin est d’avoir réussi à appliquer une démarche scientifique pour réfuter sans ambiguité le créationnisme (et l’ID en fait) et proposer sa propre théorie.
Quelles sont donc alors les prédictions du créationnisme/de l’ID ?
Supposons que Dieu dans sa grande sagesse ait créé les espèces afin qu’elles soient parfaitement adaptées à leur environnement. Dans ce cas, dans un même environnement, on doit trouver exactement les mêmes espèces. Or, que voit Darwin après examen de ses specimens des Galapagos ? A des îles très proches les unes des autres, correspondent des espèces proches mais différentes – en particulier les fameuses tortues. Quelle étrangeté ! Chaque île apparaît comme étant un “centre de création” indépendant ! La perfection serait-elle donc multiple et multiforme ? Peut-être, mais alors pourquoi est-ce le cas au milieu de ses îles alors que les continents ont des populations plutôt homogènes ? Pourquoi Dieu s’est-il montré frénétique dans sa création sur ces îles, mais sage partout ailleurs ?
Darwin examine d’autres exemples. Regardons les animaux vivants dans des grottes souterraines, à l’obscurité. Ces environnements stables et peu variés devraient abriter des espèces similaires selon la théorie créationniste. Or, il n’en est rien; chaque grotte abrite ses propres animaux troglodytes, qui ressemblent plutôt aux animaux locaux, dont les yeux auraient dégénéré, dont le pelage aurait été modifié.
Si les espèces sont effectivement parfaitement adaptées à leur environnement, du fait de leur origine divine, elles ne peuvent de plus ni s’éteindre ni disparaître. Or, Darwin constate que bien souvent, lorsque des espèces étrangères sont introduites sur des îles, les espèces locales disparaissent rapidement, cédant le terrain aux espèces étrangères, a priori non adaptées à ces environnements spécifiques. La création locale n’était-elle donc pas parfaite ?
En somme, la création n’est pas une machine si puissamment optimisée, si brillamment designée. Ce qui réfute le créationnisme et les théories de Paley, c’est l’imperfection du monde, et c’est cela que Darwin a constaté et compris. Cette imperfection, elle, n’est explicable que dans le cadre de la théorie de l’évolution.
J’ai beaucoup aimé cet essai car il met en exergue (dans une perspective chronologique et bien mieux que ce que je peux faire en ces quelques mots) cet aspect souvent oublié du travail scientifique de Darwin : avant de proposer sa théorie, Darwin s’est attaché à montrer les inconsistances du créationnisme. D’après Sulloway, Darwin a dû tout d’abord vaincre ses propres réticences religieuses à son retour des Galapagos, avant de se confronter en permanence au fantôme de Paley. L’Origine des Espèces expose certes une nouvelle théorie, mais c’est avant tout un exercice de réfutation scientifique. Et on comprend mieux la haine des ID pour l’homme Darwin, car celui-ci a au bout du compte utilisé la raison et la science pour trahir son propre camp.
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