Archive pour 26 April, 2007

Arithmétique électorale : traces de bidouillage dans les sondages ?

Thursday, April 26th, 2007
Un petit billet sur un truc étrange dans l’enquête IFOP du soir du premier tour, qu’on peut trouver ici. Je ne sais pas si quelqu’un l’a déjà remarqué, mais cette enquête sent un peu le bidouillage, en particulier lorsqu’on la compare aux autres enquêtes parues depuis, en particulier TNS-Sofres, CSA, voire même le baromètre IPSOS-Dell.

Livrons-nous donc à un petit jeu d’arithmétique électorale, tout d’abord sur les trois derniers instituts, qui vont permettre de comprendre le problème du sondage IFOP. A l’heure actuelle, et selon les différents instituts, sur Royal se reportent 13 à 19% des électeurs de Le Pen, 39 à 46% des électeurs de Bayrou. Cela lui donnerait un score de base entre 34.5% et 36.4% des suffrages du premier tour. A cela s’ajoutent les “réserves” à gauche, oscillant entre environ 7% selon IPSOS et environ 10% si les reports de voix se font bien. D’où un score de Royal entre 41.5% et 46.4% en fonction des sondages actuels.

Sur Sarkozy se reportent pour l’instant entre 60% et 65% des électeurs FN, et entre 25 et 39% des électeurs de Bayrou. Cela lui donne un score de base entre 42.1% et 45.2%. A cela s’ajoute 3.38% de voix s’étant portées sur Villiers et Nihous. Au final, on trouve un score pour Sarkozy entre 45.48% et 48.58%.

La majeure partie des différences entre sondages s’expliquent en fait par les différences entre les estimations du report des électeurs de Bayrou sur Sarkozy : de l’ordre de 2.5% des suffrages exprimés au premier tour pour l’instant. En fait, ce sont les électeurs Bayrou qui s’abstiennent de voter Sarkozy qui peuvent le plomber dans les sondages. Plus que le report imparfait des voix, c’est le non-report, l’abstention qui explique les variabilités d’un sondage à l’autre. Ces considérations sondagières me ramènent à l’enquête publiée le soir du 22 avril par IFOP. Enquête qui donnait Sarkozy à 54% et à mon avis a été soit mal faite, soit un peu bidouillée. Quand on regarde les reports sur Royal, rien d’anormal a priori en comparaison des enquêtes ultérieures : 46% des électeurs de Bayrou, 17% des électeurs de Le Pen. Non, le problème est que si vous regardez les résultats p 5, tous ceux qui ont voté au premier tour… votent aussi au second tour. Du coup, 54% des bayrouistes se reportent sur Sarkozy, ainsi que 83% des électeurs du FN. Tout se passe comme si les non-électeurs de Royal avaient été automatiquement considérés comme des électeurs de Sarkozy ! Cela explique le score quasi-plébiscitaire de Sarkozy (calculette en main, on retrouve effectivement un peu plus de 54%), un score qui livré en pleine soirée électorale ne pouvait qu’impressionner. Par ailleurs, si quelqu’un peut m’expliquer par quelle opération du saint esprit 59% des électeurs ne s’étant pas prononcé au premier tour se prononcent pour Sarkozy au deuxième (dernière ligne de la page 5), et comment les abstentionnistes réapparaissent tout aussi miraculeusement sur la première page…. Evidemment, tout cela m’inspire quelque suspicion.

Autonomie des universités : qui connait l’Italie ?

Thursday, April 26th, 2007
L’autonomie des universités est LA grande réforme de la recherche proposée par N. Sarkozy. A n’en pas douter, s’il est élu, ce sera l’une des premières réformes appliquées : réformer l’université lui permettra de se donner une image d’homme d’action et de réformiste à peu de frais (pour lui). Cependant, à force de vouloir copier le système américain sans réfléchir aux spécificités françaises, ne risque-t-on pas d’aller droit dans le mur ? Car il suffit de traverser les Alpes pour voir un système d’universités autonomes, depuis 60 ans…

Tout le dispositif d’enseignement supérieur italien repose sur le principe de l’autonomie des universités, inscrit dans la Constitution de la République Italienne de 1948, principe auquel les universités sont très attachées. L’autonomie s’exprime aux plans administratif, financier, comptable et, depuis 2000, didactique. Chaque université s’organise selon ses propres statuts et élabore ses propres projets de formation. Source : guide de l’étudiant français en Italie

Le rêve n’est-ce pas ? Pas très loin de ce que propose le favori des sondages en tous cas. Le problème, c’est que vous pouvez demander son avis à n’importe quel chercheur, il vous dira que le système de recherche italien est un désastre.
Quelques explications peuvent être trouvées dans cet article :

En Italie, l’autonomie des universités pour le recrutement a engendré un système selon lequel on est recruté seulement là où on a fait sa thèse, on est promu seulement là où on a déjà un poste. Quand à la mobilité des étudiants, moteur potentiel de la compétition inter-universitaire, je donne deux exemples paradigmatiques. La ville d’Ostie est à 20 Km de Rome et de sa principale Université : les mamans d’Ostie ont fait une manifestation (où un collègue doyen à Rome III était convié) pour réclamer une Université à Ostie, pour que leurs bébés n’aient pas à se déplacer. Pise, autrefois université au rôle national, ne recrute désormais qu’en Toscane (et à Florence il n’y a que des enseignants florentins, sic !). Où est la compétition des universités dans l’offre de qualification ?

Rapprochons ce dernier élément de l’article récent d’Hugues Serraf sur la désormais fameuse université de Nîmes :

Nîmes vient de se doter de « la plus petite université française ». Bel effort pour une ville dont les étudiants devaient, jusqu’à présent, parcourir plus de 50 kilomètres pour accéder aux lumières de l’enseignement supérieur.

Mais bien sûr, je suis sûrement mauvaise langue. Si les Français étaient des adeptes du mandarinat local, du népotisme, si les pouvoirs publics ne cédaient jamais au clientélisme, cela se saurait.

Car c’est bien le danger qui nous guette avec cette fameuse autonomie des universités. Les chercheurs italiens, comme de plus en plus de chercheurs français, s’expatrient en masse malgré cette autonomie tant vantée par nos réformateurs. La raison est assez simple : il est totalement impossible de trouver un poste de recherche viable en Italie, sans faire de basse politique ( sans “faire preuve de son potentiel” comme dirait Sarkozy ?). D’ailleurs, nombreux sont les Italiens qui dans les années récentes ont trouvé un poste en France …

L’autonomie totale à l’échelle française aboutirait logiquement à creuser les différences entre les gros pôles existants (en gros Paris et al.) et les petites pôles universitaires. On imagine les cris d’orfraie des 70 et quelques autres universités françaises laissées sur la route, des élus et populations locales. Et on voit bien comment une logique protectionniste et clientéliste locale favorisée par le statut autonome (comme en Italie) se mettrait immédiatement en place, ayant pour effet de complètement plomber le système par la base.

Compte-tenu de la taille microscopique des universités française, de la France elle-même, un système efficace d’autonomie des universités tourné vers la recherche ne pourrait donc se faire qu’à coup de fusions à l’échelle européenne. Mais, un tel système est à mon avis aujourd’hui totalement utopique : l’Europe n’est pas l’Amérique, où la mobilité professionnelle est bien plus grande, pour des raisons plus culturelles que structurelles. Par ailleurs la nation a encore un sens : pourrait-il exister plus d’un pôle recherche au niveau du Bénélux ? Qui acceptera de deshabiller ses propres universités pour habiller le pôle du voisin ?

Enfin avant de modifier la structure des universités, peut-être serait-il aussi judicieux de réfléchir à ses missions. On demande aujourd’hui à toutes les universités françaises de produire à la fois une recherche et un enseignement de qualité. Est-ce raisonnable ? Ne faudrait-il pas mettre plutôt en place des universités spécifiquement destinées à l’enseignement, à l’image des multitudes de petites universités d’undergraduate américaines, à côté de vrais pôles de recherche ? Que je sache, personne ne se plaint de ce que les enseignants de classes préparatoires ne fassent pas de recherche, et la qualité de la formation n’en souffre pas.

Je suis également toujours étonné par le manque de recul critique sur le système de recherche et sur ses indicateurs (quantitatif, quand tu nous tiens). Passons sur l’évaluation de la qualité d’une université sur son nombre de Prix Nobel, qui n’a pas grand sens (l’article récent de Nature sur l’apparent “déclin français” remet quelques idées en place, je ne peux que vous le recommander). Le modèle “mondial” actuel a pour seul but de faire du chiffre, de produire des papiers, aboutissant au saucissonnage des résultats, à la multiplication des papiers sur le même sujet du même groupe, aux calculs théoriques “epsilonnesque” qui n’apportent rien, au brevetage de toutes les techniques et tous les gènes , au bullshitting voire à la fraude pure et simple. Ce modèle s’auto-entretient, puisqu’on juge son succès à l’aune des objectifs affichés (produire des papiers et des citations), et non pas au progrès de la connaissance plus difficile à mesurer. Le système français a ses défauts, mais au moins la liberté de recherche est-elle totale, et il est plus propice à des projets risqués sur le long terme (encore faut-il accepter de les financer). J’ai parfois l’impression qu’on oublie que la recherche est un domaine difficile, et que produire des résultats de qualité prend nécessairement du temps; à force de vouloir s’aligner sur le système américain, nous risquons juste de jeter le bébé avec l’eau du bain comme le disait très bien Nature.

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