Nouvel épisode dans le débat science vs foi
Le New York Times publie ces jours-ci un texte du physicien Paul Davies. Où l’on s’aperçoit de l’influence de la pensée religieuse sur le raisonnement scientifique.
Davies défend l’idée que science et foi ne sont guère indépendantes car la science est basée sur la foi en sa propre vérité :
The problem with this neat separation into “non-overlapping magisteria,” as Stephen Jay Gould described science and religion, is that science has its own faith-based belief system. All science proceeds on the assumption that nature is ordered in a rational and intelligible way.
Davies prend comme exemple les lois de la physique. D’après lui, les physiciens exercent un acte de foi lorsqu’ils pensent que l’univers est régi par des lois physiques, exactes, mathématiques et surtout arbitraires :
Over the years I have often asked my physicist colleagues why the laws of physics are what they are. The answers vary from “that’s not a scientific question” to “nobody knows.” The favorite reply is, “There is no reason they are what they are — they just are.”
Pour Davies, il est irrationnel de croire en des lois de la physique n’ayant pas de raisons particulières d’exister.
Dans la suite du texte, Davies expose certaines motivations de son questionnement : l’interrogation croissante dans la communauté physique, sur ce que Smolin appelait, dans une formule compacte propre à l’anglais “the improbable biofrendliness of the universe” [1]. Les lois de la physique semblent ajustées pour permettre l’existence de la vie, qu’en penser ?
Davies expose alors plusieurs hypothèses déjà abordées dans ces pages : les fameux multivers, mais aussi une version du principe anthropique faible suggérant que les lois de la physique ne sont pas les mêmes partout dans l’univers et que donc nous ne pouvions apparaître que dans le “coin” de l’univers où celles-ci sont adaptées. Davies remarque que ces différents mécanismes postulent l’existence de “meta-lois” de la physique, inconnues, pour générer nos lois physiques : en ce sens, pour lui, la science n’est pas différente de la religion monothéiste qui invoque une puissance extérieure pour expliquer le monde.
La conclusion de Davies est la suivante : la seule solution pour la science est de proposer un cadre auto-cohérent permettant d’expliquer l’émergence de ses propres loi.
In other words, the laws should have an explanation from within the universe and not involve appealing to an external agency. (…) But until science comes up with a testable theory of the laws of the universe, its claim to be free of faith is manifestly bogus.
En d’autres termes, les lois [de la physique] doivent s’expliquer dans le cadre de notre univers et ne doivent pas faire appel à une intervention extérieure.(…) Tant que la science n’est pas capable de fournir une théorie testable des lois de l’univers, prétendre qu’elle est indépendante de la foi relève de l’imposture.
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J’avoue trouver louable le souci de Davies de rechercher dans le cadre de l’univers des explications des lois de la physique. Pourtant, je trouve son raisonnement très contestable, et je pense qu’il est victime d’un biais de plus en plus fréquent chez les physiciens en quête de “théorie du tout”, biais particulièrement dangereux dans un contexte d’attaque de certains religieux contre la science.
En quelques mots : la science n’a que faire du “pourquoi ?” qui est une question méta-physique ou religieuse, la science s’intéresse uniquement au “comment ?”. Ce n’est a priori pas le problème de la science de savoir pourquoi les lois de la physique sont telles qu’elles sont; son but, c’est uniquement de découvrir ces lois. Le scientifique va au labo, émet des hypothèses, propose des lois modélisant la réalité [2], les teste éventuellement et son travail s’arrête là.
Le biais dont est victime Davies, c’est de croire qu’in fine, la science doit être capable de tout expliquer, y donc compris le “pourquoi?”. Ce biais est à mon avis absurde car il y a déjà des contre-exemples manifeste où la science est mise en échec : par exemple, la science n’est tout simplement pas capable d’expliquer des événements contingents ou aléatoires, car la science se préoccupe uniquement des événements reproductibles et des lois générales (c’est pour cela que l’histoire n’est pas une science, au contraire de l’économie). Lorsque des scientifiques ont la prétention de pouvoir expliquer ce qui relève du hasard, ils ouvrent la porte à des mouvements tels que l’Intelligent Design, qui, quitte à invoquer une autorité extérieure guidant l’aléatoire, y substituent Dieu. Cela ne veut pas dire qu’il y a certaines questions sur lesquelles il ne faut pas faire de recherche, mais cela signifie que certains problèmes ne peuvent être considérés comme scientifiques a priori, et c’est l’erreur que fait Davies à mon avis sur l’origine des lois de la physique.
On peut alors se demander ce qui fixe les limites de la science. La réponse est simple : la science se limite à tout ce qu’elle est capable d’expliquer. En d’autres termes, un problème est scientifique lorsqu’il est soumis à des lois; les lois définissent la science et pas le contraire. La prédiction de l’issue d’un lancer de dé donné n’est pas un problème scientifique car il est impossible de prédire un événement aléatoire particulier. En revanche, la statistique d’une série de 1000 lancers de dés est un problème scientifique, car la loi des grands nombres permet de la prédire. De la même façon, l’origine des lois de la physique est pour l’instant un problème en dehors de la science. Toutefois, ce problème peut dans quelques années entrer dans le giron de la science si elle est capable de fournir une théorie expliquant ces lois, comme l’a fait par exemple Smolin dans son essai contre l’Intelligent Design dont j’avais parlé l’an dernier.
Un point pour terminer : Davies ne peut pas ne pas connaître les problèmes qu’ont rencontré les mathématiciens lorsqu’ils ont cherché à rendre leur science auto-cohérente. Un diable nommé Godel a montré que quel que soit le cadre posé, il existe toujours des énoncés vrais en dehors de ce cadre. Est-ce à dire que toutes les mathématiques sont actes de foi ?
[1] Entre parenthèse, cet énoncé est contesté par certains ainsi que me l’indiquait dvanw dans un commentaire précédent.
[2] Je passe sur la confusion implicite très fréquente chez les physiciens théoriciens entre modèles théoriques et réalités physiques.
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November 26th, 2007 at 3:41 am
Bonjour Tom, et merci pour cette note très instructive.
Il y a 2 points que je voulais soulever :
- Premièrement, la comparaison entre science et religion a également, à mon avis, un sens du point de vue psychologique. Il y a un socle psychologique commun entre les scientifiques et les religieux, qui est, je pense, le besoin de contrôle sur l’environnement. D’un coté, les religieux (au sens large) satisfont ce besoin de contrôle dans la croyance qu’une entité supérieure (fondamentalement bonne) veille sur eux. Les scientifiques (au sens large également) satisfont ce besoin dans la maitrise de leur environnement que leur fourni la science. Je pense que ce “socle” commun permet de comprendre pourquoi certains religieux essayent de s’arranger avec la science, et pourquoi certains scientifiques sont de fervents religieux.
- Deuxièmement, j’aime beaucoup quand tu dis :
“La prédiction de l’issue d’un lancer de dé donné n’est pas un problème scientifique car il est impossible de prédire un événement aléatoire particulier. En revanche, la statistique d’une série de 1000 lancers de dés est un problème scientifique, car la loi des grands nombres permet de la prédire.”
Une fois de plus, je vois ici une analogie à faire avec la psychologie. Quand on présente une expérience de psychologie (sociale), menée sur des centaines d’individus (par exemple ici : http://www.sur-la-toile.com/viewTopicNum_71181_3_44_-aucun-homme-vient-au-monde-intelli.html) , on nous oppose comme arguments des contres-exemples anecdotiques (”Moi mon grand frère n’a pas fait de teste de QI mais j’suis sur a 100 pour cent qu’il est inférieur au mien”…). Maintenant, grâce à toi, j’ai un argument imagé à opposer à ce genre de réaction. Merci.
Bonne journée.
November 26th, 2007 at 7:00 am
Jean Perrin disait : “on demande à la science de rendre possible la présence d’un galet sur une plage, pas d’expliquer la présence de chaque galet sur chaque plage”
crdlmnt
vf
November 26th, 2007 at 8:12 pm
@ Fabrice :
merci !
Pour ton premier point, en fait cela me rappelle le livre de Lewis Wolpert sur la croyance dont j’avais fait un résumé. En somme, science et religion ont en commun cette soif d’explication, de compréhension, mais ne sont pas pour autant réductibles l’une à l’autre.
Pour le deuxième point, la citation de vf n’est pas mal non plus
@ vf :
merci pour cette jolie citation !
November 28th, 2007 at 7:20 pm
Salut à tous,
Voilà, il se trouve que j’ai parlé de ce texte dans un débat avec des collègues. C’est en anglais, attention les yeux les amis, mais bon, ça peut vous interesser.
Bisous à tous, La Blonde
To me this article suffers from two majors flaws (at least two). The first one is a misconception of what science is intrinsically, the second is an unfair accusation of scientists to possess a faith that compares to believers’ faith.
1) What is science?
The author says that the job of a scientist is a discover the laws of the universe and that a physicist has to believe in them and that they are “dependable, immutable, absolute and universal”. The conception of science that this man has relies on HIS belief that they are a set of laws and that we are here to find them and that in the end, we would even like to find the cause of them. To me science is not about that. Science tries to describe the world in a way to make it practical to us. We make approximations, write equations… with the ultimate goal to predict the behaviour of an object, or to understand the way another object function. My philosophy teacher in high school used to tell us that philosophy was about finding “why” and science “how”. So the goal of science is to tell how we went from point A to B, not how A was here in the first place. This has another implication that rules out the vision this man has of science: science keeps being replaced by new science. In physics we were told that a theory was valid until proved wrong, or in an other version of the same idea, that any physic theorem is wrong, unless used in the right context. An example of that is classical physics (Newton) and quantum mechaniscs (Einstein). Eisntein never said Newton was an idiot, or an heretic who believed in an idol. He simply said Newton laws were fantastic for solving some problems, but not the ones he, Einstein, was looking at. The idea that science provides immutable and absolute laws is both wrong and dangerous. If there is no such thing as immutable and absolute laws, they is no such thing either as an absolute and immutable belief in them by scientists.
2) The faith of the scientist
This is another point on which I find Davies really weak. Because there is a part of faith in science, that necessarily means religion and science are of similar nature. It’s as if an explorator from the US, having found a new island populated of human beings, assumed that those people were all obese, simply because he had observed they had the ability to eat [it's a metaphore, I surely would never say that believing in god is comparable to a sickness or an undue excess of faith]. I can see two forms of faith that a scientist can have in the frame of his/her work. When you start in science, you simply can’t (because of obvious time constrain) prove de nove all the theorem and do again all the experiments that have been found before us. It is humanly impossible. If one wants to do something in science one has to accept this impossibility. So we have to place an act of faith. This act of faith is different than the one of the religious person, because 1) one believes in something that has been proven by another scientist and often by many other scientists that came to a similar conclusion (it is a belief in humanity, not in supra humanity), 2) one believes in something that can be proven again. If tomorrow I have a doubt about the validity of the NMR as an analytical tool (NDTR : RMN, ou résonance magnétique nucléaire en Français), I know I can spend some time reproving the whole concept (or possibly proving it’s wrong…). This act of faith is a pragmatic one. It is necessary due to lack of time. But it is a small act of faith since we know we could, taking the necessary time, remove the faith and put facts instead.
There is to me a second type of faith we come accross, and it is more rarely spoken of. It is the act of faith in your future experiments. ‘I’m surethis will work’… you can sometimes here something like this while strolling in labs. It is a more difficult act of faith to place, since the incertainty is larger. The experiment can succeed or fail, or give an outcome that was unexpected. This act of faith is different from the religious one again, because after the experiment was undertaken, faith can vanish to be replaced by evidence. But, a scientist who believed his/her experiment would work and yet saw it failing, will never accuse him/herself of having been an ‘heretic’ before the experiment has undertaken.
To conclude I believe scientists have some faith in the frame of their work. To me it is necessary, simply to function as a scientist. The belief of God is different and to me absolutely compatible with a scientific practise. Both faiths can coexist inside the same brain and I don’t see any problem with that. Thus I am very frustrated when scientists claim to be ‘faithfree’ but also when other people think they proved science and religion were the same simply because faith exists inside science.
December 10th, 2007 at 2:14 pm
Hello,
Je découvre ce blog très sympa, et ma foi, je me régale.
Cet article en particulier a retenu mon attention : je suis en accord avec vous lorsque vous dites que le scientifique a pour seul but de découvrir le comment lorsqu’il planche sur ses expériences. Lorsqu’il veut faire avancer les choses, prouver des hypothèses, etc.
Mais là où je ne vous suis pas, c’est que ce n’ets pas forcément incompatible avec le fait de réfléchir sur la science. Un scientifique n’est pas uniquement physicien, chimiste, biologiste. Il est intelligent, donc il réfléchit. ET rien ne peut l’empêcher de penser que toutes ses lois sont parfaites. Rien ne peut l’empêcher d’extrapoler, de se dire que tout cela n’est pas dû au hasard. Je n’y vois pas d’incohérence ni d’incompatibilité. Tout au plus ne doit-il pas appeler science son questionnement…
December 10th, 2007 at 7:15 pm
@ Le chafouin : merci, et bienvenue…
Je suis complètement d’accord qu’il ne faut pas appeler un questionnement de nature philosophique et religieuse “science”. Mais ce qui me gène dans les cas comme Francis Collins par exemple, c’est qu’on a le sentiment qu’il restreint sciemment la science et l’approche scientifique à certains problèmes, et préfère y substituer la religion pour d’autres sans qu’on ne sache vraiment trop pourquoi. Ces questionnements sur l’ajustement des paramètres dans l’univers me rappellent un peu les sciences naturelles du XIXième siècle qui voulaient absolument donner à l’homme une place à part dans le monde animal car il devait être à l’image de Dieu. Ces interrogations paraissent aujourd’hui un peu rétrogrades car on a trouvé des explications scientifiques à beaucoup de choses aujourd’hui, et parce que la théorie de l’évolution nous a replacé dans le monde animal. La discussion sur l’origine des paramètres de l’univers me paraît être du même ordre : on ne comprend pas certaines choses, et plutôt que de reconnaître notre ignorance et essayer de trouver des réponses scientifiques, certains partent tout de suite dans la métaphysique. Laissons ces questions aux philosophes et religieux; le boulot du scientifique c’est au mieux dans ce cas d’exclure toute autre possibilité à mon avis. Et de conclure qu’on ne sait pas si tel est le cas.