Lecture : Bernard Werber et l’intelligent design

Je n’avais pas lu du Bernard Werber depuis des années et l’ultime secret, roman ma foi fort distrayant. Je ne m’attendais pas à m’énerver autant en lisant les deux premiers tomes de la trilogie des Dieux …

Peut-être ne suis-je pas très malin : comme son nom l’indique, cette suite de romans très grand public parle de l’action d’apprentis Dieux sur nos petites âmes humaines. Et évidemment, dans ce contexte, nous sommes loin de l’évolution théistique prônée par un Francis Collins : il faut bien occuper nos Dieux, et ceux-ci ne cessent d’intervenir dans les affaires humaines, envoyant des visions par ci, foudroyant un importun par là …

D’habitude, les romans sur les “Dieux” me plaisent plutôt, surtout quand, à la manière de la mythologie grecque, les Dieux ne sont là que pour mieux étudier l’âme humaine. Cependant, Werber pratique usuellement un mélange des genres entre fiction et histoire/sciences/philosophie. Par exemple, comme dans la plupart de ces romans, chaque chapître contient des extraits de la fameuse “Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu” (ESRA) [1]. Et l’histoire des peuples dirigés par les apprentis Dieux n’est pas sans rappeler la Grande Histoire de notre monde (avec les hommes-lions dans le rôle des Grecs, les hommes aigles dans celui des Romains, les hommes scarabées dans le rôle des Egyptiens, les hommes dauphins dans le rôle des Juifs …), ce qui m’a personnellement à la fois amusé et interpelé : si l’histoire est reproductible, devient-elle une science ?

Pourtant, plus spécifiquement dans ce roman, Werber me semble prendre trop de libertés avec la science par rapport à l’aspect “religieux” au sens large. D’abord, j’ai moyennement apprécié sa description de la création de la vie. Fiction oblige, les Dieux créent l’ADN, la cellule … Le premier être vivant est une bactérie avec noyau et ADN: premier petit énervement devant le bouquin. Rappelons donc que les bactéries n’ont justement pas de noyaux. Ensuite, l’ADN n’est certainement pas la première molécule de la vie. Un meilleur candidat serait l’ARN; la recherche en “vie primitive” est actuellement assez active (et aurait selon moi mérité de figurer en bonne place dans l’ESRA, voir par exemple ce billet ). La suite de l’évolution est à l’avenant. On est clairement en plein intelligent design (même si les principes des apprentis Dieux et les créatures qui en sortent sont tellement “simplistes” qu’ils auraient plutôt tendance à me renforcer dans mes hérétiques convictions évolutionnistes).

Mais c’est en lisant ce passage et les pages suivantes que je me suis vraiment énervé (Le souffle des Dieux, p : 106):

- (Raoul, le “méchant”) Moi, je crois au darwinisme en matière de civilisation. Les plus faibles et les moins adaptées disparaissent, répond-il
- (Michael, le “gentil”): Je n’aime pas Darwin, il justifie “le cynisme historique”

En trois lignes, un véritable festival ! Examinons l’action au ralenti :

  • Ah le “darwinisme”. Le mot magique des partisans de l’intelligent design. La règle numéro 1 d’un intelligent designer, c’est de ne même pas désigner la théorie de l’évolution par son nom, qui fait probablement trop sérieux. Attaquer Darwin l’homme, c’est plus facile, car l’homme est faillible et pétri de contradiction. En plus, cela donne à la théorie une dimension singulière, comme si Darwin était un leader et que les autres scientifiques n’étaient au mieux que des suiveurs. Et puis, le darwinisme, cela ressemble plus à un nom de courant philosophique, c’est tout de suite plus discutable
  • Deuxième point : la critique de la théorie de l’évolution via le darwinisme social. Généraliser très hâtivement la théorie de l’évolution aux sociétés, aux civilisations permet d’y attacher un contenu moral, et c’est d’ailleurs une des raisons qui a suscité en d’autre temps l’opposition de certains hommes politiques (comme William Jennings Bryan). C’est de la manipulation d’appliquer une théorie de biologie au corps social pour mieux la rejeter sur des bases éthiques; la morale pour réfuter la science, on a vu plus progressiste …
  • Trosième point : “Les plus faibles et les moins adaptées disparaissent”. La fameuse confusion entre “la loi du plus fort” et l’adaptation, très fréquente. Bien sûr que dans un monde où il faut manger ou être manger, “les plus faibles” seront éliminés activement. Mais à ce stade, je vais aussi vous faire une confidence : je ne suis pas adapté au monde qui m’entoure (pour l’instant). Pour une raison simple : je n’ai pas d’enfants, je suis un gros nul du point de vue de l’évolution, j’ai “fitness 0″. Pourtant, personne ne me pourchasse pour m’écraser ou me manger, je ne crois pas faire partie des plus faibles. L’un des moteurs de l’évolution, c’est la faculté de croître plus vite que le voisin, à ressource égale ou comparable : c’est pour cela que je suis aujourd’hui un loser, trop occupé à finir mon post-doc plutôt que de faire des enfants. Se reproduire, voilà la vraie clé de l’évolution, plus que d’éliminer le voisin. C’est ainsi que la coopération chère à Werber a pu évoluer sous forme de symbiose, c’est aussi pour cela que l’altruisme, la morale peuvent s’expliquer dans un cadre évolutionniste : s’aider les uns les autres permet d’avoir plus d’enfants, mieux portants, toutes choses égales par ailleurs. Werber critique le “darwinisme” mais son peuple des hommes-dauphins est en définitive l’illustration même du principe d’adaptation contenu dans la théorie de l’évolution : en se disséminant ce qui permet de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, en coopérant avec les populations locales ce qui lui permet de se rendre indispensable, son peuple est en définitive bien mieux adapté que la plupart des civilisations décrites dans son livre. J’ose espérer que Werber se rattrape et que c’est l’une des conclusions du Tome 3 …

Je précise pour terminer que ces quelques lignes sont loin d’être isolées ou sorties du contexte : ce discours revient assez souvent dans le livre. Je pense aussi qu’il faut relever et critiquer ce genre de discours dans un roman très grand public à vocation ouvertement philosophico-scientifique (ce qui ne m’a pas empêché de le trouver distrayant par ailleurs et d’espérer trouver le Tome 3 au pied du sapin).

[1] Je ne suis pas non plus dupe, Werber est un romancier et prend probablement quelques libertés avec certains faits scientifiques.

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9 commentaires à “Lecture : Bernard Werber et l’intelligent design”

  1. Nicole a dit:

    Salut,

    Ton premier point est intéressant je trouve et c’est vrai que nommer une théorie scientifique par son découveur (comme on nomme les îles, les étoiles du noms de leur découveur) pose un vrai problème. Et dans les fait, chez des scientifiques, c’est assez rarement fait. Parle-t-on de Newtonisme quand on fait de la mecanique classique ? Non bien sur et heureusement. Accessoirement, faire cela c’est ignorer un fait important de la science : si Newton n’avait pas formalisé la gravité, qqun d’autre l’aurait fait. Cette façon de voir les scientifiques comme des prophètes et très très dangereux parce qu’il EMPECHE LES NON SCIENTIFIQUES DE COMPRENDRE CE QU’EST LA RECHERCHE ET LA SCIENCE. Darwin avait sans doute une décénie ou deux d’avance (surtout si l’on considère qu’il avait laissé son ‘origine des espèces’ au congélateur pendant qq 10 ou 15 ans). Mais il faut savoir que qqun comme son contemporain Lyell était aussi sur la piste. Et ensuite, depuis ce livre, des milliers de chercheurs ont travaillé à partir de ses principles, les ont décrits, précisés, renforcés, corrigés…. Ils n’ont jamais travaillé sur le darwinisme, mais sur la théorie de l’évolution. La théorie de l’évolution n’est pas une religion (comme le catholicisme), une idéologie (on parle de droit-de-l’hommisme c’est derniers temps…. comme pour le darwisme, c’est un nom qui ne peut faire autre chose que décrédibiliser celui qui le prononce), un courant de parti politique (le royalisme), un système politique basé sur la médiatisation (le sarkocisme)…. enfin, je m’arrête.
    C’est effectivement énervant. Mais peut être que tu attends trop de Werber. Par example, sur ta note [1], je te trouve clément. Je suis prête à parier qu’il ne sait pas qu’il n’y a pas de noyau dans la bactérie.

    Bon dimanche

    Nicole

  2. dvanw a dit:

    L’extrait que tu cites est effectivement assez désolant. On se croirait au comptoir du café du commerce, plutôt que chez un romancier supposément éclairé, dont la réputation est batie sur une espèce d’aura techno-scientifico-quèquechose, façon Ledantec…

    Qu’un romancier se goure sur un point de biologie, même aussi basique, ne me pose pas de problème… Sauf si c’est justement sur ce point de biologie que se construit une partie de l’intrigue. A l’époque de Google, c’est assez impardonnable !

    Cela dit, ton post me confirme l’impression que j’avais déjà : j’avais plutôt bien aimé “Les fourmis”, mais dès le suivant (”Le jour des fourmis”, paru en 1992 (!)) j’étais parti en courant : mal écrit, mal raconté, plein d’un fatras de trucs new-age indigestes… Werber, c’est vraiment notre Dan Brown à nous. Avec plutôt moins d’imagination côté suspense et rebondissements !

  3. Tom Roud a dit:

    @ Nicole : je suis d’accord avec toi pour dire qu’il ne faut pas laisser l’impression que les théories scientifiques sont trop dépendantes des personnes. N’oublions pas non plus que ce qui a précipité la publication de la théorie de l’évolution est le fait qu’Alfred Wallace a fini par avoir la même idée (au cours paraît-il d’un épisode de fièvre). Ton commentaire me fait aussi penser qu’ajouter un suffixe en “isme” est une façon de figer un courant de pensée en le liant à un homme ou à une époque, et donc de le discréditer en ui interdisant de s’actualiser. C’est d’ailleurs l’un des procédés des partisans de l’Intelligent Design : attaquer la théorie de l’évolution en disant que le “darwinisme” n’a pas prévu tel ou tel phénomène d’évolution (comme les mutators par exemple).

    @dvanw : oui, c’est ce qui me gène le plus en l’occurence chez Werber , que toute sa réputation soit construite sur la biologie, mais qu’il la maîtrise manifestement aussi mal. En l’occurence, dans ce roman précis, on est clairement en pleine dénonciation du darwinisme social (qui n’est pas de la biologie, je le répète). Pour le côté intrigue, etc, … je suis bon public et j’ai quand même passé un bon moment; il y a de bonnes choses si on supporte le côté new-age comme tu dis (au fait, ton dernier billet est excellent ;) ).

  4. Benjamin a dit:

    @Nicole: on devrait pouvoir dire ou écrire “théorie darwinienne de l’hérédité”, ce n’et pas si choquant. ce qui est choquant, c’est qu’on l’assimile sans cesse à une lutte sanguinaire pour la survie, dans laquelle la morale humain viendra fatalement s’immiscer. Il faut être réaliste: à part chez certains animaux, les êtres vivants d’une même espèce sont très rarement en conflit direct; le plus souvent, ils sont en compétition indirecte pour de la nourriture, pour la résistance à un parasite…

    Selon les termes mêmes de Darwin, celui qui survit n’est pas le plus fort, c’est celui qui s’adapte le mieux au changement, et incidemment, celui qui fait le plus de petits. “Faites l’amour, pas la guerre”

    Quant à Werber, il a perdu tout crédit à mes yeux quand il a voulu démontrer 1+1=3 (Fourmis tome 2 ou 3), avec une belle division par zéro…

  5. Tom Roud a dit:

    “Quant à Werber, il a perdu tout crédit à mes yeux quand il a voulu démontrer 1+1=3 (Fourmis tome 2 ou 3), avec une belle division par zéro…”

    Excellent, je ne la connaissais pas celle-là ! C’est effectivement son autre dada, le 1+1=3….

  6. Nox a dit:

    Salut !

    Je déteste Werber.
    Je veux dire, je le déteste car il m’a déçu, et on ne déteste jamais autant quelqu’un que lorsque ce dernier vous donne l’occasion de vous décevoir.

    L’ESRA, c’était mon livre de chevet lorsque j’étais lycéen. Je pensais naïvement, à l’époque, que Werber savait de quoi il parlait (bon dieu, journaliste scientifique ! C’est pas rien !). Mais avec le temps, on se rend compte de certaines erreurs, d’un parti pris, d’une défaillance de rigueur qui va toujours dans le sens de la “spiritualité”…

    “Mais ! C’est un romancier, c’est son job !” qu’on m’a dit sur les forums (souvent pro-Werberiens).
    Oui
    Mais cela m’inquiète davantage quand je vois l’impact de certains de ses écrits (moins maintenant peut-être) sur les jeunes… Sur le jeune que j’ai été.

    C’est pire : c’est perfide. On lui accorde un statut subjectif presque équivalent à un scientifique, on compare ses textes avec une vulgarisation (sous entendu bonne), et au final, on ne retire qu’une idée simple, fausse, enrubanée dans d’un miel humaniste qui fait tendance.

    Sans aller à la paranoïa, c’est un micro effet sur le maintien de l’obscurantisme, car les gens lisent plus de Werber que de Charpak (premier exemple au pif) …

    Nox

  7. Tom Roud a dit:

    Salut Nox !
    Je te comprends, mais je ne serai pas aussi négatif que toi. Moi aussi j’adorais Werber quand j’étais plus jeune, comme j’adorais Simmons. Ado, j’aimais bien ce côté un peu mystique, j’ai même été un peu teihardien après avoir lu Hyperion.
    Et puis ces livres m’ont incité à approfondir, à m’intéresser à la biologie, etc … et je me suis rendu compte qu’il y avait autre chose, que ces auteurs étaient parfois biaisés. Mais je ne leur en veux pas car ils m’ont ouvert des portes, ils ont éveillé ma curiosité, ils m’ont fait connaître des choses que je n’aurais jamais abordé par ailleurs. C’est pareil pour certains jeux vidéos ou pour Harry Potter : cette culture de masse permet en quelque sorte d’ouvrir l’esprit.
    Les seuls qui brillent encore au firmament pour moi sont Asimov et Dick (mais j’ai peur de les relire et de m’apercevoir que c’est en fait bullshit). Le seul à m’avoir vraiment vraiment déçu, c’est Scott Card.

  8. warn a dit:

    “C’est de la manipulation d’appliquer une théorie de biologie au corps social pour mieux la rejeter sur des bases éthiques; la morale pour réfuter la science, on a vu plus progressiste … ”
    C’est pourtant exactement ce que fait Axel Kahn pour réfuter Dawkins:
    http://www.futura-sciences.com/fr/comprendre/dossiers/doc/t/philosophie/d/axel-kahn-lavenir-nest-pas-ecrit_91/c3/221/p2/
    Noter l’utilisation du terme ultra comme dans “ultra”-libéralisme, la manip habituelle.

  9. Tom Roud a dit:

    @ warn :
    je comprends surtout qu’il veut :
    - défendre l’idée de la sélection naturelle entre les organismes (par opposition à entre “les gènes” ou “entre les cellules”)
    - combattre l’idée du “tout-déterministe”.

    En gros des critiques relativement classiques. Je ne vois pas très bien où est l’argument d’autorité morale dans ce passage, si ce n’est :
    - qu’il critique ce qu’il appelle “l’idéologie du déterminisme”
    - un “théologique” à la fin, que je soupçonne d’être une erreur de retranscription de “téléologique” vu que je ne vois pas trop le rapport autrement.

    Sur le fond, la position qui consiste à dire comme il le fait “un peu de déterminisme, un peu de hasard”, me paraît la seule tenable (et justement pas vraiment idéologique puisqu’une génétique “marxiste” nierait tout déterminisme).

    Quant au ultra, qui peut honnêtement contester que la théorie du gène égoiste n’est pas un peu excessive ? Kahn la qualifie d’ultra déterministe, je dirais plutôt hyper ou ultra-réductionniste. Critiquer l’emploi d’”ultra” dans ce contexte me paraît relever un peu du procès d’intention.

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