Strange day

Aujourd’hui dans ma boîte mail :

Dear Dr Roud

Je vous contacte au nom de l’éditeur de Proc. Biophys. Nat. Soc. Journal pour savoir si vous accepteriez d’être referee du papier qui suit. Je joins l’abstract.
ABSTRACT :
Nous proposons un modèle de … (Tiens, ils s’intéressent à la même chose que moi).
Le système que nous décrivons consiste en … ( Mais ça ressemble vraiment beaucoup au modèle que je développe :( )
En particulier, ce modèle pourrait s’appliquer à ( Aucun doute, je viens de me faire scooper. Merde. ).

Etrange situation; même si je n’ai pas référé beaucoup de papiers, je ne pense pas que ce genre de cas soit très fréquent. Après conciliabule avec mon chef, j’ai refusé de référer le papier pour prévenir tout conflit d’intérêt.

En même temps, j’étais très étonné que personne n’ait eu avant moi cette idée qui reste relativement simple. Je me dis qu’elle n’était peut-être pas si intéressante, et que je ferais mieux de me consacrer à des projets plus ambitieux. Un chercheur de mon université raconte souvent que quand les gens commencent à faire la même chose que vous, c’est le bon moment pour changer de thématique…

Demain, il fera 18 degrés Celsius à New York.

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5 commentaires à “Strange day”

  1. N. Holzschuch a dit:

    J’ai perdu le compte des cas où ça m’est arrivé (ou bien où c’est arrivé à mes étudiants). D’être scoopé, je veux dire. De devoir reviewer des papiers sur la même idée que celle sur laquelle je travaille, aussi (dans ces cas là, je fais pareil, je refuse pour conflit d’intérêt évident).

    Pour être honnête, il m’est aussi arrivé de faire l’inverse (d’avoir une idée que tout le monde allait avoir, et de parvenir à la publier avant les autres). La différence peut se jouer à quelques jours. Plus un sujet est porteur et “dans l’air du temps”, plus le risque d’être scoopé est élevé (mais plus les chances de publications sont bonnes, ça s’équilibre…).

    Pour me consoler quand ça m’arrive, je me dis que ça ne date pas d’hier : il n’y a qu’à se rappeler Graham Bell et Elisha Gray déposant tous les deux une demande de brevet sur le téléphone, le même jour (14 février 1876), mais Bell le matin et Gray l’après-midi…

  2. JF a dit:

    Décidemment, la vie est plus simple pour nous… En général dans nos papiers il y a des données :-) , ce qui fait qu’il est vraiment difficule (ou rare) de se faire doubler de cette façon : ça voudrait dire que qqn a travaillé sur la même région, à la même période. Et dans ce cas, ça se sait…

  3. vf a dit:

    ça m’est arrivé aussi

    quand je vois dans les premières lignes que c’est un sujet sur lequel je suis en train de finaliser quelque chose, je ferme les yeux avant même d’avoir tout lu pour ne pas être influencé et refuse immédiatement de rapporter
    c’est la seule façon de ne pas être accusé ensuite d’avoir pompé, autre aspect du conflit d’intérêt.
    Cependant il faut être philosophe. Faut bien que la science avance, si quelqu’un a la même idée, au fond, c’est très bien.
    vf

    PS: “En général dans nos papiers il y a des données ” : ah, vous appelez ça des données vous aussi. :-)

  4. JF a dit:

    C’est quand même assez classique que plusieurs personne aient la même idée à peu près en même temps. Il y a des idées qui sont “dans l’air”, on voit bien que pas mal de gens tournent autour, et puis tout d’un coup ça se cristallise et une personne arrive à la formaliser (ou a le temps de l’écrire, ce qui revient un peu au même). Je dirais que c’est un fonctionnement assez naturel… Dans l’année écoulée, ça m’est arrivé deux fois. Les deux fois l’histoire se finit bien (pour moi).

    La première fois, j’étais en train de contribuer un chapitre de bouquin. Je voulais faire une comparaison entre ma région d’étude (en Afrique du Sud) et une autre (en Australie); il se trouve que je suis assez copain avec les Aussies qui bossent là-bas. On s’est donc envoyé mutuellement nos “drafts”, et là, bingo, on a eu le déclic et on a réussi à formaliser l’idée autour de laquelle on tournait tout les deux (enfin, les deux groupes). Bilan, un papier soumis et un autre en cours de rédaction — dont nous sommes co-auteurs.

    La seconde fois est en train de se passer. Je suis en train de me bagarrer avec une idée, qui là aussi, était dans cet état où on a l’impression de l’avoir sur le bout de la langue sans arriver à la formuler clairement (1). Juste avant Noël, un (autre) collègue m’envoie un draft d’un papier où je suis n-ième auteur; je le lis histoire de dire que je l’ai lu, et tout d’un coup, bing, son intro me donne exactement la façon de présenter les choses que je cherchais depuis deux semaines…

    Des fois, les idées sont dans l’air du temps, et “y’a qu’à” les écrire…

    JF

    PS- Ben oui, on appelle ça des données, faut bien justifier nos demandes de financement !

    (1) Un soir où je prenais racine entre la cuisine et le bar
    dans un état secondaire
    planté comme un conifère
    devant ma ma-chine à frapper les mots
    incapable d’en a-ligner trois
    sans me sentir aussitôt la proie
    d’une effroyable incertitu-ude

    J’avais beau me gratter la tête (…)

    etc. (Higelin, La fuite dans les idées)

  5. Tom Roud a dit:

    Je suis assez d’accord pour dire qu’il y a “des idées en l’air”. Il y a d’ailleurs plusieurs exemples historiques fameux de lois découvertes en même temps par deux chercheurs indépendamment : au hasard Poincaré-Einstein, Einstein-Hilbert, etc … C’est d’ailleurs un aspect fascinant de la science : c’est un job assez personnel, très spécialisé, dans lequel à petite échelle les individus comptent vraiment, mais à grande échelle et sur le long terme, d’une certaine manière, les individus ne comptent pas (si Einstein n’avait pas existé, Poincaré ou un autre aurait bouclé la relativité restreinte, etc …). Cela permet à la fois de ne pas trop se démoraliser quand on est scoopé, et à la fois de garder la tête froide le jour où on est le premier à avoir compris un truc…

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