Pourquoi les campus américains sont-ils de gauche ?
Science relate ces jours-ci une étude de sciences politiques visant à comprendre les biais idéologiques à l’université.
Le constat est simple : les étudiants en thèse sur les campus américains sont majoritairement de gauche. Biais qui se retrouve dans la couleur politique des professeurs : ainsi plus de 80% des professeurs en sciences politiques aux Etats-Unis se définissent eux-même comme “liberals”. Matthew Woessner, lui même professeur de sciences politiques à l’université d’état de Pennsylvanie, s’est interrogé sur l’origine de ce biais. Plusieurs hypothèses sont possibles : par exemple, les professeurs gauchistes pourraient repérer les étudiants plus conservateurs et leur donner de mauvaises notes. Ou au contraire, les gens de gauche pourraient être plus intelligents que les gens de droite (c’est écrit noir sur blanc dans Science).
Pour répondre à ces questions, Woessner a mené une étude comparative sur 15 000 étudiants undergraduates (i.e. premier cycle universitaires). D’abord, rassurons tout le monde : les étudiants conservateurs et les étudiants plus libéraux obtiennent exactement les mêmes notes. Donc il n’y a pas de sélection injuste favorable aux étudiants de gauche.
Pourtant, statistiquement, les étudiants de gauche ont une probabilité deux fois plus élevé de se lancer dans le doctorat. D’après Woessner, la raison est assez bête : conservateur et libéraux n’ont tout simplement pas les mêmes valeurs. Le graphique ci-contre illustre cette tendance : les gens de gauche accordent plus d’importance à la créativité, au désir de faire des choses originales, alors que les gens de droite insistent plus sur la réussite matérielle et le souhait de fonder une famille. Du coup, les étudiants conservateurs préfèrent des formations plus professionalisantes là où les étudiants de gauche préfèrent se lancer dans un phD.
Woessner s’est également intéressé aux interactions profs-élèves. La majeure partie des profs étant de gauche, cela influe-t-il le comportement des étudiants plus à droite ? La question est loin d’être anodine : aux Etats-Unis, les profs sont notés par les étudiants… Woessner a donc envoyé des questionnaires à plusieurs cours de sciences politiques pour évaluer ces interactions. Les résultats sont assez intéressants : d’abord, il a montré que les étudiants devinent parfaitement les opinions politiques de leurs professeurs. Ensuite, les professeurs libéraux sont décrits comme plus justes dans leur notation que les professeurs conservateurs. En particulier, il n’y a pas de plainte des étudiants conservateurs face à leurs notes (ce qui est consistant avec l’autre étude qui montre qu’ étudiants conservateurs et libéraux ont les mêmes notes). Woessner souligne néanmoins que cela n’est pas nécessairement significatif : comme les étudiants sont majoritairement de gauche, il est possible qu’ils aient des a priori plus favorables pour des professeurs partageant leurs opinions. Et de fait, cette étude montre effectivement un biais dans la notation des professeurs par les étudiants : plus les étudiants s’estiment idéologiquement éloignés de leurs professeurs, plus leurs évaluations du dit professeur sont sévères !
Cela pose évidemment quelques petits problèmes. D’abord, ces études montrent donc clairement que pour être populaire (en tant que prof’), il faut être démago et aller dans le sens des opinions des étudiants. Et ceci indépendamment du niveau du cours ! Ensuite, l’étude montre aussi qu’en cas d’opinions politiques différentes de leur professeur, les étudiants sont moins intéressés globalement par le contenu du cours. Enfin et surtout, comme les étudiants sont majoritairement de gauche, cela pénalise les enseignants de droite dans leur carrière (la réciproque étant vraie pour les enseignants de gauche dans les campus de droite). Finalement, tout cela est un peu triste, non ?
Références :
Left Pipeline :Why Conservatives dont’ get doctorates ? Matthew Woessner and April Kelly-Woessner (2007)
My Professor is a Partisan Hack: How Perceptions of a Professor’s Political Views Affect Student Course Evaluations Kelly-Woessner, April and Matthew Woessner (2006} .PS: Political Science and Politics. Volume 39. Number 3. Pages 495-501.
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January 12th, 2008 at 3:21 am
Et on parle uniquement de sciences pol ou ca vaut aussi en sciences dures?
January 12th, 2008 at 3:53 am
Très intéressant. C’est dommage que l’on ne puisse pas faire le même genre d’étude en France.
Y aurait-il aussi un moyen de mesurer le niveau des cours, en particulier pour savoir ce qui domine l’avis des élèves : le niveau du cours ou l’opinion politique du prof? Vaste programme…
January 12th, 2008 at 12:01 pm
@ Tim : pour le désir d’aller en doctorat, Matthews précise que c’est valable en sciences dures aussi.
Par contre, pour les influences des opinions politiques, je ne sais pas.
@ pixel : pour le niveau des cours, je n’ai aucune idée de la façon de procéder, vu qu’en plus les cours d’un prof à l’aurtre sont probablement difficilement comparables (ce n’est pas comme les “acquis fondamentaux” en primaire par exemple).
January 12th, 2008 at 1:13 pm
Ce qui est assez triste, c’est l’ “endoctrinage” des etudiants qui se fait beaucoup sentir sur les campus americains…
January 15th, 2008 at 8:05 am
Sans parler d’“endoctrinage”, effectivement, toutes les hypothèses présentées reposent sur le principe discutable que les études sont liées à l’orientation politique et non l’inverse.
January 15th, 2008 at 8:21 am
@ Beber et Expected Values :
il est difficile de nier que les études peuvent changer l’opinion des étudiants. Tout simplement parce que c’est précisément le but des études : permettre aux étudiants de compléter leur vision du monde en apprenant. C’est particulièrement vrai j’imagine en sciences politiques.
Maintenant, rassurez-vous la psychologie joue contre cet effet : la plupart des gens changent rarement de croyance. Par exemple, la majorité des américains ne croient pas en l’évolution, malgré tout le questionnement scientifique enseigné à l’école, malgré toutes les preuves évidentes, certaines visibles par la simple observation du monde qui nous entoure, malgré tous les exemples dans l’actualité récente aussi (nouveaux virus tels que le SARS, etc …). Donc si les gens sont capables d’être autant accrochés à la doctrine religieuse face à la science, je n’ai aucun doute qu’ils sont tout autant accrochés à leurs opinions politiques. Connaissez-vous beaucoup de gens qui ont changé d’opinion politique ? Moi, très peu, et jamais au cours des études (le passage dans le grand bain du monde du travail est beaucoup plus décisif).
January 15th, 2008 at 9:25 am
Quand je parlais des études qui jouaient sur l’orientation politique, je ne parlais pas seulement des cours, mais de tout le milieu étudiant.
Très clairement, j’ai forgé mes opinions politiques personnelles pendant mes années post-bac, en école d’ingénieur. Et mon environnement de l’époque a beaucoup joué là-dedans.
D’un point de vue sociologique, je pense que le fait de “plonger” quelqu’un dans un milieu plutôt à gauche a un effet, soit répulsif, soit d’influence.
Sinon, j’ai effectivement l’exemple d’une personne qui est passée de la droite modérée à l’extrême gauche au cours de sa thèse, sous l’influence de son tuteur, mais j’ai bien conscience qu’il s’agit d’un cas extrême et exceptionnel.
January 15th, 2008 at 10:02 am
@ Beber :
. Je suis donc au final assez d’accord avec l’étude de Woessner sur l’influence des aspirations profondes, car ce genre de choses change à mon avis assez difficilement .
Une thèse, c’est une expérience professionnelle dans ma tête. Les cas que je connais vont dans le même sens que vous : droite modérée vers gauche voire extrême gauche. Et plus qu’un changement d’opinions, c’est plutôt une mise en adéquation des valeurs et choix de vie (notamment choix de la profession) avec les orientations politiques : c’est par exemple à mon avis assez difficile de faire de la finance et d’être d’extrême gauche
January 15th, 2008 at 10:10 pm
Peut etre bientot les facs americaines vont faire un triage suivant les orientations politiques de la meme facon qu’elles font selon l’origine raciale (et c’est la loi aux USA pour eviter la formation de ghettos dans les “dorms”). En fait ce n’est peut etre pas mauvais d’essayer de melanger les gens de differentes orientations politiques???