Attali (bref)

Attali donne sa vision de la recherche dans ce chat du Monde :

Nicolas : Je suis doctorant, je pars le mois suivant en post-doc’ aux Etats-Unis. Je comptais postuler au CNRS, à l’Inria. Mais je viens de voir que vous proposez que les jeunes chercheurs commencent par des contrats de quatre ans renouvelables une fois. Pensez-vous réellement que cela va faire revenir les chercheurs en France ? C’est triste à dire, mais autant rester aux Etats-Unis que de rentrer pour un poste précaire.

Jacques Attali : Vous verrez qu’aux Etats-Unis, les postes sont exactement de ce genre et que la recherche y est faite par des gens qui se remettent en cause en permanence sur leurs capacités à trouver. Un contrat de quatre ans renouvelable trois fois, ce n’est pas ce que j’appelle de la précarité.

Tant de classe et de bonne foi dans cette réponse me laisse sans voix :

  • d’abord c’est faux de dire que les postes aux US sont des contrats de 4 ans renouvelables trois fois. Aux US, après la thèse, on fait quelques années de post-doc, puis dans la grande majorité des cas, on a un seul contrat de quelques années (type tenure track) avant d’être titularisé. Notez d’ailleurs qu’on passe de une fois dans la questions à 3 fois dans la réponse, ce qui n’est qualifié que de “cas exceptionnel” dans le rapport Attali et en dit long sur ses intentions cachées.
  • on admire aussi le bon gros sous-entendu comme quoi les chercheurs français sont bien pépères et ne se remettent pas en cause. Allez faire une thèse, allez à l’étranger après votre thèse, pour plusieurs années, allez passer les concours pendant X années, doutez constamment de vous, de vos capacités intellectuelles face à la complexité de la science, de votre talent quand votre propre pays vous fait comprendre que vous n’êtes jamais assez bon pour lui, jamais assez talentueux, jamais assez productif en termes de publications, pas assez international, pas assez mature scientifiquement, … et on vous dit que vous ne vous remettez pas assez en cause. C’est d’autant plus révoltant venant de la part d’un type comme Attali qui a capitalisé sur son diplôme d’ingénieur et sa place sans le Corps de mines pour accéder au plus haut sommet de l’Etat. Attali est certainement quelqu’un de talentueux, mais c’est plus facile de prendre des risques quand on a le parachute du pantouflage. Aujourd’hui, ce qui me déprime personnellement le plus dans cette attitude, c’est le manque de confiance envers les gens. Derrière les bonnes intentions de revalorisation de la recherche, dès qu’on gratte un peu comme dans ce chat revient ce discours donneur de leçon, “Remettez vous en cause, faites vos preuves” , empreint de suspiscion systématique à l’égard de l’autre - ici le jeune chercheur français, forcément moins talentueux, forcément plus paresseux, forcément inconscient de la réalité de la recherche américaine. Attali ne connait manifestement pas grand chose à la recherche, n’y a certainement que très peu goûté; qu’il garde donc ses leçons pour lui ou pour ses amis plutôt que de les asséner comme des vérités. Voilà aussi ce qui rend la France si déprimante et si peu attractive.

Sur le fond, je partage le sentiment général du jeune docteur, et Attali, trop sûr de son fait, ne comprend pas qu’effectivement, la France va continuer à perdre de son attractivité avec ses contrats. Après ses quelques minutes d’énervement, je retourne travailler.

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10 commentaires à “Attali (bref)”

  1. erathrya a dit:

    Je partage ton énervement. C’est rageant de lire ce genre de commentaire définitif de la part de personnes qui ne connaissent rien au sujet et qui n’ont évidemment jamais connu la joie de vivre de contrats en contrats…

  2. blop a dit:

    pareil

    ma decision de ne pas faire de la recherche en France etait deja prise
    elle ne va qu’en se renforcant

  3. ICE a dit:

    allez, moi aussi je suis vénère… Attali a tout vu , tout compris, comme d’hab.
    C’est marrant de voir d’ailleurs qu’il conforte en fait son interlocuteur dans sa position: il dit bien, oui, avec ce qu’on propose, france et US ca sera pareil (ce qui est même faux d’après tom). Donc le gars qui pose la question a raison, et Attali est d’accord: quel sera l’intérêt de rentrer en France ? des meilleurs salaires ( encore une fois, contrats de 4 ans payé bien grassement, why not, on peut en discuter - mais vu le silence sur cet aspect, on a comme l’impression que ce ne va pas être à la hauteur…) ? plus de moyens ?

  4. david a dit:

    Ce qui est siderant dans ce chat qui frise l’operation marketing pure, c’est qu’il n’y a a absolument aucun commentaire des journalistes sur la veracite des propos. Lorsqu’Attali affirme de maniere peremptoire que les contrats de 4 ans, c’est comme ca que ca marche aux US, ce n’est quand meme pas une interpretation, c’est tout simplement et objectivement faux. Franchement lamentable ce type d’articles

  5. Tom Roud a dit:

    @ erathrya : j’aime bien l’expression “la joie de vivre de contrats en contrats”. Comme dirait Laurence Parisot, la précarité, c’est la vie…
    @ blop : c’est malheureux, mais c’est comme ça.
    @ ICE : oui, c’est vraiment le plus surprenant, il répond pour répondre mais ne nie en rien, il assume et méprise. Vraiment détestable. Quant au fait d’être grassement payé, on peut toujours rêver à mon avis
    @ david : oui, je me suis dit la même chose, qu’il est sidérant que personne ne rebondisse ou ne relève quand il y a autant d’inexactitudes. Mais je soupçonne qu’en France, journalistes, politiques, commentateurs confondent “financement de projets de 4 ans” et “poste de 4 ans”, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Des profs qui ont perdu leur grant mais qui restent en poste, enseignent et sont financés hors projet par leur université, cela existe.

  6. Benjamin a dit:

    Tom, je te cite : “[aux US] si tu as de la chance, ton labo est effectivement financé sur 5 ans par projet(s), et ton salaire est payé par l’université. Si tu as moins de chance, tu n’es payé que dix mois sur douze par l’université et dois compléter ton salaire sur la grant. Si tu as encore moins de chance, une fraction importante de ton salaire dépend de ta grant (genre 25 ou 50 %). Par ailleurs, en général tu dois donner une fraction de ta grant à l’université pour occupation des locaux, des trucs de ce genre.”

    Il y a apparemment toutes sortes de nuances entre “poste” et “financement” de 4 ans, et pour être honnête, il faudrait reconnaître qu’il y a une part de vrai, même ténue, dans ce que dit Attali (non pas que ce soit souhaitable). En fait, il ne fait que proposer l’équivalent des post-docs, en plus long et la mobilité en moins. Bientôt les biologistes prendront leur retraite avant d’avoir été titulaires.

  7. david a dit:

    > Benjamin: en soit, pas de titularisation, a l’extreme limite, je peux convevoir en France. Je trouve qu’etre titularise aussi tot est un peu bizarre, et pour le coup propre a la France autant que je sache. Mais, et c’est un point fondamental: partout ailleurs, si tu te plantes ou arretes en cours de route dans le chemin a la titularisation (genre s’arreter au milieu de ta tenure track), tu peux sans probleme faire autre chose, dans une boite privee, avec un poste qui correspond a tes capacites. En France, tu fais ta these, ton post doc, puis ton contrat avenir, qui n’est pas renouvele: tu as alors pas loin de 35 ans, et pardonne moi l’expression, mais t’es baise. T’es totalement inemployable en France. Personellement, si ce concept de contrat avenir se generalise, ce serait clairement la goutte d’eau: on passe du chemin de croix au suicide, a ce niveau la.

  8. Tom Roud a dit:

    @ Benjamin : Ces contrats de 4 ans me paraissaient correspondre beaucoup plus dans leur description à des contrats type “Avenir”. Si ce sont effectivement des post-doc, Attali aurait dû le dire. De plus, il faut être clair : le post-doc à l’étranger est maintenant quasiment un détour obligé qui se rajoutera de toutes façons. Et je donne toujours raison au doctorant : les US sont plus attractifs.

    Et David a raison, avec ce genre de trucs, on passe du chemin de croix au suicide : si on m’avait dit en sortie d’école d’ingé que pour faire de la recherche, il fallait enchaîner thèse + post-doc + X contrats de 4 ans avec X>=2 pour avoir un CDI, j’aurais passé mon chemin et suivi une voie plus facile (genre trader à la société générale), surtout quand on fait de la recherche scientifique, domaine aléatoire et toujours méprisé en France s’il en est.

    @ david : la France ne titularise plus aussi tôt qu’autrefois, mais bon, la recherche française a-t-elle vraiment souffert de titulariser les gens tôt ? Nous sommes la sixième puissance scientifique du monde : est-ce un classement scandaleux par rapport à notre taille, notre place dans le monde ? Regardons l’exemple de gens comme Attali : il est ingénieur des Mines et est rentré dans la fonction publique à 23 ans …

  9. david a dit:

    @ tom: vu mon age (a priori plus jeune que toi :) ), je me refere bien a la situation presente pour ce qui est de la titularisation. On est titularise autour de 30 ans en France, ce qui est jeune par rapport aux autres pays. Je dis pas qu’il faut changer ca, mais plutot que c’est pas quelque chose de fondamental. Si on change tout le reste - hausse *massive* des salaires, clarification des modalites de titularisation, reelles debouches dans le prive - , perso, je suis tout a fait pret a abandonner la perspective de la titularisation telle qu’elle se fait aujourd’hui. Avoir des contrats de 4 ans, en soi, ce n’est pas precaire; par contre, vu qu’aujourd’hui, tu ne peux rien faire si tu as echoue, vu le marche du travail en France pour les thesards, ca devient extremement precaire.

    En soi, ca me fait pas particulierement plaisir de devenir fonctionnaire; par contre, dans la situation actuelle, c’est une garantie indispensable. Je n’envisage pas une seconde de rentrer en France sans ca, tout le reste etant egal par ailleurs.

  10. Atterrant « Seeds Aside a dit:

    [...] Bon, si vous ne savez pas que penser de la réforme Attali, voici de quoi approcher notre position… Pas très [...]

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