Psycho(se)histoire
(Billet catastrophé et angoissé au milieu d’un mois stressant, inspiré par deux billets de nos deux nouveaux c@fetiers, Xochipilli et ICE)
Dans sa série de romans Fondation, Asimov a eu l’idée géniale de créer de toute pièce une nouvelle science, la psychohistoire aux frontières de la physique statistique et de l’économie.
Le but de la psychohistoire est de modéliser le comportement collectif humain, et par extension, de prédire l’avenir de l’humanité. Hari Seldon, fondateur de cette science voit ainsi dans ses équations se profiler l’effondrement de l’Empire Galactique (et partant, de la civilisation). Devant la sourde oreille des autorités, il prend l’initiative de mettre sur pied une fondation secrète, tirant les ficelles dans l’ombre, afin d’utiliser la psychohistoire pour orienter les décisions politiques et amener l’émergence d’un Second Empire …
Jean-Marc Jancovici est un peu notre Hari Seldon gaulois. A force de sites de vulgarisation, de livres, d’intervention dans les médias, il essaie de convaincre les pouvoirs publics et la population que nous sommes très mal barrés. Ce qui me fascine et terrifie à la fois, c’est la nature très scientifique de ses exposés. Prenons pas exemple ce texte sur la dématérialisation de l’économie, paru dans “La jaune et la rouge”, revue des anciens de l’Ecole Polytechnique.
Une image valant mieux qu’un long discours, ce graphique m’a particulièrement frappé :

Où l’on voit qu’il y a corrélation depuis 35 ans entre PIB, consommation de CO2 et population mondiale.
Vous me direz de me méfier de mes penchants biologistes, que corrélation n’implique pas causalité. Je vous rétorquerai que nous ne sommes pas dans le fameux cas de l’araignée sourde parce qu’on lui arrache ses pattes; qu’il est assez raisonnable de penser que la production de richesse (et la croissance de la population) est une conséquence directe de la production de biens manufacturés ou de la fluidification des déplacements, eux-mêmes coûteux en énergie fossile.
Jancovici montre en particulier que quelle que soit la nature de l’économie, une consommation accrue de CO2 accompagne la croissance (chiffres à l’appui). Comment ? Demain ne serait pas le règne de l’économie des services dématérialisés ? Et bien non : si plus de gens travaillent dans le tertiaire, c’est surtout qu’on a moins besoin de gens pour travailler dans le primaire ou le secondaire du fait de l’automatisation des tâches, mais ni la production totale de biens matériels, ni la consommation totale d’énergie ne diminue , bien au contraire.
Toute l’économie des trente dernières années (et sans trop m’avancer, bien avant j’imagine) repose donc sur l’équation croissance=richesse= croissance de la population= croissance des rejets de CO2. Or, vous n’êtes pas sans savoir que le dernier terme de l’équation pose problème. Il y a le réchauffement climatique. Mais il y a surtout le danger de la fin des carburants fossiles. C’est là que Jancovici joue au psychohistorien : il y a une relation simple entre les émissions de CO2, la quantité de l’énergie produite par tonne de CO2 consommée, l’énergie nécessaire à un PIB donné, le PIB par tête de pipe et la population (en gros le premier terme est égal au produit des 4 derniers ). Jancovici se livre alors à un petit raisonnement qui a la saveur d’un billet des éconoclastes. Jancovici estime que quoi qu’il arrive, la quantité de CO2 émise sera divisée par deux d’ici 2050 soit par volonté politique contrôlé, soit par manque de combustibles (non voulu et incontrôlé). 2050… c’est dans un peu plus de 40 ans, du vivant de la plupart des lecteurs de ce blog.
Continuons de jouer au psychohistorien. La question, c’est quel terme est-il souhaitable/possible de diminuer ? le PIB par habitant ? No way, il faut aller chercher la croissance avec les dents qu’on vous dit. Au minimum de 2% par an, soit une multiplication par trois en cinquante ans. C’est donc un facteur 6 qu’il faut gagner sur les trois autres termes… Si on regarde les ordres de grandeurs, l’intensité énergétique du PIB s’est améliorée de quelque 30% en 30 ans, aucune raison que cela s’accélère. Quant à l’intensité de CO2 par unité d’énergie produite, Jancovici estime donc qu’il faut la diviser par quatre. Cela signifie concrètement que 75% de l’énergie dégagée par les combustibles fossiles aujourd’hui doit être fournie sous une autre forme demain. En 45 ans.
Evidemment je m’interroge sur la pertinence du raisonnement. J’ai beau être scientifique et savoir qu’il faut se méfier des chiffres comme de la peste, j’ai du mal à voir en quoi cette prédiction n’est pas au moins qualitativement vraie. Dans les prémisses ? Sachant que la croissance (et donc la consommation de pétrole) est pour l’instant exponentielle, il est très clair qu’on va bientôt manquer de pétrole. Serais-je pessimiste quant au progrès scientifique ? Diminuer en pratique de 75% l’usage de combustibles fossiles en 45 ans me paraît relever de la douce utopie. Même si on trouvait une source d’énergie miracle maintenant. J’ai beau chercher, je ne vois pas de failles.
Autant dire qu’on est très mal barré et que malheureusement, on peut certainement dire adieu à la croissance, en souhaitant que l’une des conséquences ne soit pas le déclenchement de quelques petites guerres, qui pourraient bien, dans une espèce de Ruse de la Déraison, contribuer à diminuer la population et par là-même diminuer le produit
:( ….
C’est là que je me dis que nous vivons dans un drôle de monde. Ecoutons les discours de nos gouvernants, qui prétendent vouloir financer les retraites jusqu’en 2050, “libérer la croissance”, etc … Les motivations et préconisations de la plupart de ces réformes ne reposent probablement pas sur des modèles plus compliqués conceptuellement que le raisonnement de Jancovici. Mais si on croit vraiment à des méthodes d’inspiration scientifique pour “réformer” la France ou le monde, comment ne pas voir que ces mêmes méthodes nous disent qu’on va à très court terme à la catastrophe du fait de la fin des combustibles fossiles ? A quoi cela sert-il de mettre en place des réformes quelconques si l’hypothèse même de base, à savoir la croissance, risque de devenir rapidement caduque ? Et surtout, l’urgence n’est-elle pas de trouver les solutions technologiques, les réformes sociales permettant de vraiment changer d’ère énergétique ?
Face à l’impact potentiel de la stagnation et la baisse de l’utilisation des carburants fossiles, tous les discours sur la dette, sur les réformes structurelles (dont le but est de gagner des “points de croissance” à la marge), sur “l’économie qui n’est pas un gâteau à partager” etc … tout le discours politico-économique en réalité me paraît complètement dérisoire et friser l’absurde. A quoi servent nos politiques, nos économistes médiatiques s’ils ne sont même pas capables de voir l’immense iceberg vers lequel nous fonçons, et préfèrent même mettre les gaz ? Finalement, le vrai psychohistorien, c’était Asimov lui-même, qui avait parfaitement modélisé le déni collectif auquel se heurtait Hari Seldon dans ses romans.
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February 7th, 2008 at 11:45 pm
C’est un probleme qui interesse beaucoup les scientifiques (est-ce que la SF les a inspire ou l’inverse ?
). Par exemple, John Mccarty (un des scientifiques a l’origine de l’IA) discute beaucoup de ce type de problemes sur les newsgroup depuis 20 ans je crois (il fait partie des “scientistes”, qui croit qu’il est tout a fait possible de continuer de maniere exponentielle).
D’apres ce que j’ai compris (sans etre mccarthy, ca m’interesse aussi), la reponse de base des economistes est de dire que lorsque le petrole deviendra trop cher du fait de sa rarete pour ce qu’on en fait aujourd’hui (transport, notament), l’incitation a trouver autre chose sera beaucoup plus forte. L’argument ne me convainc pas beaucoup, je dois dire. A ma connaissance, la seule solution dans l’etat actuel, en continuant une croissance en energie, c’est le nucleaire. Et meme la, si tout le monde se met au nucleaire, les ressources en uranium et autres materiaux fissibles sont en quantite assez limitee (99.9 % des ressources estimees en uranium sont dans les oceans).
Il est vrai que l’on ne peut pas predire le futur ni, par definition, des decouvertes fondamentales, mais je pense que l’on peut quand meme avoir aujourd’hui une idee relativement claire des limites fondamentales, en se basant sur des hypotheses pas trop fortes (par exemple en supposant que l’on ne sera pas capable dans 50 ans de puiser des ressources en grande quantite sur une autre planete).
Pour prendre un exemple recent qui m’a marque, on va bientot manque d’helium. Et l’helium, ce n’est pas comme le petrole: une fois que l’on n’a plus d’helium, on peut difficilement remplacer ca par autre chose. Et on ne peut pas “fabriquer” d’helium, meme en utilisant beaucoup d’energie…
February 8th, 2008 at 5:01 am
oui tout cela est bien déprimant… heureusement qu’on nous aide bien à l’oublier, plupart du temps
j’aimerais bien une pttie minute quotidienne de Jancovici à la télé, dans le genre des trucs brico-maison ou matin-bonheur qui passent entre le JT et la météo… ou alors un gros prime-time “avenir du monde: janvocici vs les terre-platistes”…
mais bon, on commence à peine à se faire au “devt durable”, alors la fin de la croissance…**sigh**
(”le devt durable: polluer moins pour polluer plus longtemps…”)
sinon, savez-vous pourquoi dieu a inventé les économistes ?
pour qu’en comparaison les météorologues aient l’air de faire des prévisions qui marchent….
February 8th, 2008 at 8:50 am
@ david : mais tu vois, c’est là où on aurait besoin des politiques qui comprennent la science. Pour dire “attention les gars, dire que tout va croître exponentiellement, c’est une hypothèse très optimiste, prenons les devant”.
Le pire, c’est que ce discours est malgré tout présent dans le public, mais passe plutôt, j’ai l’impression, pour un délire d’écolo, alors qu’il ne me semble pas moins solide scientifiquement que pas mal de raisonnements économiques. Or, encore une fois, les problèmes potentiels n’ont rien à voir en magnitude avec d’autres problèmes tels que le financement des retraites ou le remboursement de la dette.
@ ICE : je ne suis pas sûr qu’on nous aide à l’oublier, je crois surtout que nous sommes tellement bien installés qu’on n’arrive plus à imaginer que quelque chose d’aussi fondamental que le pétrole vienne à manquer. C’est un déni de confort.
February 8th, 2008 at 11:06 am
a propos des politiques, il me semble que une qui prend les choses le plus à coeur (sur l’aspect changement climatique du pb), c’est angela merkel…qui avant de faire de la politique était chercheur en physique quantique (source wikipedia). Relation de cause à effet ?
en tout cas c’est sur qu’on manque de dramatiquement de gens ayant une culture scientifique parmi nos dirigeants. Un dirigeant qui puisse faire l’analogie “humains sur fuels fossiles / bactéries sur du sucre dans une boîte de Pétri…”
sinon je crois bien qu’on peut tous arriver à comprendre qu’on ait bientôt plus de pétrole, le pb, c’est que la plupart des gens penseront probablement que c’est plutôt loin et qu’on aura simplement à la place de l’hydrogène, du nucléaire, des agrocarburants ou que sais-je… , et pas que tout peut très probablement se casser la figure de leur vivant.
February 8th, 2008 at 5:40 pm
L’énergie nucléaire (et partant, l’énergie électrique) ne peut-elle pas substituer une bonne part de l’énergie fossile? Les ressources classiques d’uranium sont certes limitées, mais ne peut-on imaginer raisonnablement que d’ici une dizaine d’années on trouvera d’autres modes d’extraction (des océans justement, mais aussi par recyclage des déchets nucléaires) et exploitera d’autres minerais fissibles (le thorium par exemple, beaucoup plus répandu)? La pression sur le prix des hydrocarbures est un bon stimulant pour de telles recherches.
D’autre part, compte tenu de l’enjeu qu’il y a, à savoir réabsorber le CO2 de l’atmosphère, est-il incensé d’imaginer l’invention de “puits de carbone” efficaces? Là encore, on peut imaginer que les Etats seront motivés pour financer ce type de recherche.
Je ne suis pas un spécialiste de ces questions mais il me semble qu’il est prématuré de déclarer dores et déja la partie perdue et la technologie impuissante face à ces problèmes. Mais peut-être suis-je d’un optimisme béat?
February 8th, 2008 at 5:46 pm
Pour paraphraser un dicton célèbre, “la critique est facile, l’art est difficile” : même en ayant conscience du problème, on n’a tellement peu de visée sur une solution crédible à l’heure actuelle qu’on garde ses oeillières pour continuer comme avant. Après tout on connaît bien ça en science où on se gratte la tête pendant des semaines, des mois ou des années jusqu’au moment où ça fait tilt (si ça fait tilt), et tout paraît plus simple. C’est la version optimiste de ce discours.
February 8th, 2008 at 9:00 pm
@ Xochipilli : Jancovici estime qu’il faudrait, en même temps, passer de 450 à entre 6000 et 15000 centrales nucléaires (j’imagine que c’est pour le monde entier), multiplier par 7 les barrages électriques et la contribution de la biomasse. Ce n’est pas impossible, mais il va falloir se retrousser les manches, c’est d’autant plus important de mettre le sujet sur la place publique, et cela peut avoir aussi pas mal de conséquences politiques ou écologiques…
. Tout cela, en moins de 40 ans, en n’oubliant pas non plus que tout ne va pas se mettre à foirer d’un coup en 2050, mais que les choses risquent de se dégrader bien avant
En plus, le problème, c’est aussi que toutes les sources d’énergie ne sont pas équivalentes; par ex l’énergie électrique ne se stocke pas bien, et cela pose tout un tas de défis technologiques associés (piles à hydrogène, etc …); on n’aura jamais non plus d’avions fonctionnant sur batteries
@ Simon : je l’admets, je suis dans une phase à quoi boniste et pessimiste …
February 9th, 2008 at 10:21 am
@ xopchipilli: pour l’uranium, en supposant que le monde entier consomme comme un anglais moyen, et que toute l’electricite est produite avec le nucleaire, il y a assez d’uranium terrestre pour … 10 ans. Avec l’uranium des oceans, on arrive donc a 1000 ans environ, mais cela suppose extraire tous les oceans, ce qui plutot balaise. Il y a deja des travaux pour extraire efficacement l’uranium des oceans (le Japon est la pointe je crois, ce qui est assez logique vu la geographie et les ressources du dit pays). Pour le thorium, il y en a moins que l’uranium si on prend en compte les oceans (mais plus si on compte l’uranium terrester).
Il y a aussi la possibilite de faire des centrales plus efficaces (les fameux breeders), qui selon Mccarthy par exemple resoud le probleme de l’energie. Mais je sais pas trop ou on en est technologiquement (on peut pas dire que phenix et superphenix aient ete des succes, en tout cas, cote francais).
Mais plus fondamentalement: dans un contexte ou l’on chercher a limiter le nucleaire, il va y avoir de sacres tensions geopolitiques si le nucleaire devient la solution a suivre.
February 11th, 2008 at 3:43 am
D’après Benjamin Dessus, spécialiste de la planification, c’est possible de s’en sortir en assemblant toutes les ressources qui existent intelligemment, et évidemment, en diminuant la consommation. Un facteur 2 de division de la consommation paraît très facile à atteindre (covoiturage, économies diverses, réduction des vitesses, réduction des trajets etc.) par ailleurs, il faut être conscient que seuls 10 à 20% du pétrole des gisements est effectivement extrait, on écrète ce qui est le plus facile à pomper, sans parler du méthane en solution solide au fond de la mer. ça va faire très mal, mais quand l’essence montera, comme elle monte en ce moment, il y aura immédiatement une diminution énorme de la consommation, comme par enchantement. A mon avis, cela aura un excellent effet sur la civilisation occidentale : moins de consommation de n’importe quoi, réduction de la taille des bagnoles (genre 4×4, pitié) etc. Evidemment, on ira plus à Urgada en avion faire de la plongée en low cost. Mais y’a de la marge.
February 11th, 2008 at 10:21 pm
“Un facteur 2 de division de la consommation paraît très facile à atteindre (covoiturage, économies diverses, réduction des vitesses, réduction des trajets etc.)”
Très facile ? Covoiturage, réduction des trajets … impliquent un changement profond de notre façon de vivre (par exemple plus question d’avoir des maisons individuelles en banlieue, développement des transports en commun …). En plus, un facteur 2, c’est quand même beaucoup sachant que les rejets de CO2 n’ont jamais diminué (i.e. même qualitativement nous sommes dans la mauvaise direction).
En plus, la corrélation entre consommation de CO2 et croissance du PIB est pour ainsi dire “historique”. Quand je lis Jean-Paul Fitoussi aujoud’hui dans le monde (http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/02/11/retour-sur-l-avenir-de-nos-petits-enfants-par-jean-paul-fitoussi_1009860_3232.html)
qui se sert des données de croissance des dernières années (période où l’énergie était virtuellement gratuite), je constate que les économistes ont une tendance nette à extrapoler le futur à partir des données passées, donc cela ne me paraît pas illégitime de considérer que la corrélation entre consommation de CO2 et PIB risque de rester valable :P.
February 12th, 2008 at 11:10 am
faut voir : l’essence devenant chère, j’ai acheté un diesel, on s’est mis à 3 pour covoiturer, et je fais une journée de travail à domicile : les 3 personnes concernées par ce covoiturage ont divisé leur consommation d’essence au moins par 2 du jour au lendemain.
par ailleurs, je suis un peu étonné par cette histoire de croissance exponentielle : les occidentaux ne peuvent pas consommer beaucoup plus que ce qu’ils consomment déjà (population vieillissante etc.) et le reste du monde représente à peu près , quoi, dix fois les occidentaux? Donc en principe, ça doit saturer à un facteur 10, ça peut pas croître exponentiellement indéfiniment
ou alors je me goure quelque part
pour ce qui est de l’extrapolation, est-ce que la démographie suit les prévisions passées? il me sembble que non (saturation due à la télé)
bref, ça va sûrement mal aller, mais à quelle vitesse, c’est pas clair
vf