Sondages, corrélation, causalité
Dans le Monde aujourd’hui, une drôle d’étude :
Seuls 29,5 % d’un échantillon représentatif de la population américaine jugent ainsi “moralement acceptables” les technologies développées à l’échelle du milliardième de mètre (nanomètre).
Les auteurs ont utilisé les données du World Values Survey (WVS) - une base de données tenue par un réseau international de chercheurs en sciences sociales - pour découvrir quel ressort culturel pouvait expliquer cette dichotomie.
Selon le WVS, les Américains, à qui il est demandé d’évaluer de 1 à 10 l’importance de Dieu dans leur vie quotidienne, répondent en moyenne 8,43. Le même indice de “religiosité” se situe en France à 4,40, au Royaume-Uni à 4,92 et en Allemagne à 5,48. Rejet des nanotechnologies et religion semblent donc liés. Cette corrélation est naturelle, selon Dieter Scheufele (université du Wisconsin), puisque “la création de structures artificielles à l’échelle de l’atome peut être interprétée comme une tentative de se substituer à Dieu”.
Ouch !
J’avoue que j’ai eu du mal à croire ce que je lisais. Si je comprends bien :
- la majorité des Américains sont contre les nanotechnologies contrairement aux Européens
- la majorité des Américains sont assez religieux contrairement aux Européens
- donc les Américains sont contre les nanotechnologies parce qu’ils sont religieux (contrairement aux Européens)
Le problème, c’est que :
- n’importe quel trait “spécifiquement” américain discriminerait entre Européen et Américain.
- si des traits sont majoritaires dans la population, a priori il n’y a aucune raison qu’ils soient corrélés dans les individus (pensez par exemple au vote Sarkozy et au vote sur la constitution européenne)
Dans le cas présent, il est tout à fait possible que les Américains soient contre les nanotechnologies et les Européens pour pour une raison qui n’a rien à voir avec la religion. On pourrait penser par exemple que les Américains, naturellement moins “collectivistes”, ont peur de l’utilisation qui pourrait en être faite par un gouvernement mal intentionné [1] . Si vous remplacez dans le raisonnement “être religieux” par “être méfiant envers le gouvernement”, il tient toujours. Il relève donc du syllogisme.
Ce qu’il manque dans l’article du Monde, c’est une corrélation des réponses individuelles. Autrement dit, les individus les plus religieux sont-ils plutôt contre les nanotechnologies ? Ce serait la seule façon valable de conclure. Le Monde présente les résultats comme issus de deux études différentes : cette corrélation n’est donc pas établie.
Le plus étrange, c’est que Scheufele, l’auteur de l’étude, a effectivement interrogé par ailleurs des gens sur leur perception des nanotechnologies en fonction de leur religiosité, comme on peut le voir sur ses transparents : il montre en particulier que la perception des riques/bénéfices des nanotechnologies est indépendante de la religiosité. Mais la seule info valable, celle qui manque partout dans Le Monde comme dans tous les autres articles que j’ai trouvés sur le web parlant de cette étude, à savoir corrélation individuelle entre religiosité et perception des nanotechnologies n’est jamais montrée !!! J’ajoute pour finir que corrélation n’est pas forcément causalité : là encore il faudrait montrer que l’opinion sur les nanotechnologies est corrélée à la religiosité et décorrélée d’autres facteurs . Par exemple, à la fin de l’article du Monde, on nous dit que la perception des nanotechnologies est plus négative chez les scientifiques, qui comme chacun le sait, sont très religieux …
[1] D’ailleurs, Scheufele, l’auteur de l’étude, montre justement que les Américains ont bien moins confiance dans les règles edictées par leur gouvernement que les Européens.
PS : Rien à voir, mais un truc qui m’énerve de plus en plus dans Le Monde et les journaux français en général, c’est l’absence totale de citations. On ne sait pas que c’est Scheufele qui a fait l’étude (même s’il est interrogé), on ne sait pas où elle a été publiée. Mettre des liens, des références, cela ne mange pas de pain, surtout sur Internet, surtout quand un éminent personnage du Monde adore cracher sur wikipedia qui a un souci constant de sourcer. Voir par exemple sur le même sujet :
http://www.euractiv.com/en/science/nanotech-faces-moral-opposition-us/article-170423
http://www.eurekalert.org/pub_releases/2008-02/uow-rca021108.php
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February 20th, 2008 at 12:13 pm
C’est vrai qu’on ne sait toujours pas si les nano-objets sont méchants ou gentils. Mais allez savoir, ils sont si petits.
On peut corréler, car il s’agit de morale et de religion ; ce que fait Scheufele est montrer le parallèle entre religiosité et refus des nanotechnologies pour des raisons morales.
Ensuite, il va plus loin en parlant “perceptual filters”, un biais cognitif qui serait une heuristique du jugement causée par l’influence de la croyance sur la perception. Ce biais existe bel et bien, mais le mettre en avant comme cause dans le cas présent est une pure spéculation — un sondage n’y suffit pas, il faudrait faire une expérimentation de psychologie scientifique sur plusieurs groupes de personnes pour creuser tout ça.
Curieux de constater qu’en France le refus se fait sur la base d’une autre divinité, la Nature, et d’un autre dogme, le principe de précaution.
In God We Trust ou principe de précaution dans la constitution française, il y a vraiment un abysse culturel des deux côtés de l’atlantique.
February 20th, 2008 at 1:01 pm
Une majorité des américains vit avec 6 à 10 heures de retard sur l’Europe. Ils se réveillent à peine que les européens en sont déjà au pousse-café.
Par ailleurs, contrairement aux européens (et surtout aux japonais), les américains sont majoritairement contre les nanotechnologies.
La preuve est faite qu’être contre les nanotechnologies c’est être retardé, et que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
(C’est bon, j’ai mon diplôme du CFJ ?)
Je crois me souvenir qu’Henri Broch illustrait “corrélation n’est pas causalité” avec l’exemple du nombre de naissance qui augmente au printemps, pile-poil quand les cigognes reviennent.
Voir aussi le graphique ici : http://www.venganza.org/about/open-letter/
February 20th, 2008 at 4:07 pm
“n’importe quel trait “spécifiquement” américain discriminerait entre Européen et Américain.”
Comme l’écrit all, c’est aller un peu vite en besogne : la causalité est ici plausible parce que l’adhésion à une religion, via un certain nombres de jugements moraux, est susceptible de conduire à une défiance vis-à-vis des technologies. Certes ça ne vaut pas une bonne démonstration des familles mais l’abduction de ce journaliste est un type de raisonnement valable (notamment en heuristique), parfois même utilisé par les scientifiques (si si, je t’assure !).
February 20th, 2008 at 4:42 pm
@ all et Enro : OK, c’est paut-être plausible, mais :
- ce n’est pas démontré du tout, cela pourrait être complètement autre chose. Je n’ai pas cité pour rien le côté “méfiance face au gouvernement”.
- le plus surprenant encore une fois est que Scheufele doit avoir les données sur la corrélation entre religiosité et méfiance des nanotechnologies puisqu’il a quantifié la corrélation entre niveau de religiosité et information sur l’impact des nanotechnologies, mais pour une raison mystérieuse il ne les montre pas ! Je trouve cela très suspect. L’abduction se justifie quand tu ne peux pas faire autrement, mais là ce n’est clairement pas le cas.
- enfin, il y a clairement beaucoup d’autres facteurs car il apparaît par exemple que les scientifiques sont plus méfiants
Dans tous les cas, je ne trouve ni l’étude, ni l’article du Monde très convaincants…
February 20th, 2008 at 10:02 pm
@Enro et pour aller dans le sens de Tom
Ce n’est pas parce que c’est plausible que cela est vrai. Il y a deux problemes ici:
.
1- Etablir une correlation demande de regarder ce que chaque individu pense individuellement. Pour simplifier les chiffres de l’étude, disons que 30% des ricains pense que les nano c’est OK et 20% ne sont pas religieux - c’est pas exactement cela, mais bon. Et bien, il n’est pas exclu que les deux populations aient une intersection petite. On ne sait juste pas. Et dire qu’il est probable avec ce que l’on sait des ricains que cette intersection est grande, ce n’est pas faire de la science, mais de la socio de marchand de savonettes
2-Ensuite, même si tant est que cette corrélation soit bien établie, individu par individu, il reste à exclure le facteur culturel. En d’autres termes, si la corrélation est établie, le mieux que l’on peut dire c’est: la religiosité à l’américaine est corrélée à une phobie des nanosciences telle que présentée aux US. après tout, la nanophobie peut venir d’une façon de présenter la science dans les télés plus regardées par les croyants. Ou bien qui sait, les pasteurs ricains font pê des prêches anti nano, et ici ce serait plus l’exposition à un message négatif qui engendre la phobie plutôt qu’un mécanisme issu d’une croyance. Si on veut établir un parallèle religiosité/nanophobie, il FAUT le faire dans des cultures différentes pour lisser les paramètres extérieurs.
Voilà, Nicole a dit.
PS: Vive Manu T, le roi des corrélations
February 22nd, 2008 at 3:11 am
Bonjour,
Dans mes souvenirs, on peut inférer la causalité selon la méthodologie et la théorie employées, ça n’a que peu de liens avec la statistique (j’ai dis peu, j’ai point dis “pas”).
Nous sommes d’accord sur le fait qu’une corrélation nous renseigne sur la force d’un lien linéaire entre deux variables, c’est tout. La statistique n’a jamais comme but de donner des liens de causalité. En tout cas jamais seule…
Afin d’inférer la causalité d’une des deux variables sur l’autre, il faudrait expérimenter : c’est à dire non plus observer ces variables (parmi tant d’autres…) et reporter les données, mais bien manipuler une des deux variables (avoir, dans son plan, une variable indépendante provoquée et une variable dépendante). A l’issue de cette expérience (avec un nouvelle méthodologie donc), il sera possible d’établir un lien de causalité malgré le fait que les résultats peuvent également se traiter avec une approche corrélationnelle.
Sans cela, seules l’observation et l’aide théorique de l’évidence peuvent nous aider à trouver une causalité également. Par exemple (imaginaire) : nous observons une corrélation positive significative entre l’âge et le QI chez les p’tits n’enfants de 4 à 8 ans. La théorie pourrait difficilement expliquer pourquoi le QI ferait vieillir, mais pourrait expliquer pourquoi plus l’enfant et “vieux” et se développe, plus il réussit les tâches proposées dans le test du QI…
Cela est évidemment une causalité sous caution de savoir : elle dépend de la précision de la théorie et de nos connaissances partielles de cette dernière.
Cela ne vaut pas une bonne vieille manip’…
Généralement, le but d’une étude, comme celle présentée ici, est plus d’observer des liens afin de donner des idées, de créer un faisceau d’intérêt, plutôt que d’expliquer des phénomènes.
Par la suite on pourra préciser les variables qui nous intéresse et qui sont sorties afin de les isoler puis expérimenter.
Bon, c’est pô très clair, mais c’est davantage comme cela que je me représente la causalité…
February 22nd, 2008 at 3:34 am
@ Nox: il existe des outils statistiques pour estimer la causalite. Le lien entre causalite et correlation n’est pas evident a comprendre: non seulement correlation ne veut pas dire causalite, mais en plus, il peut y avoir causalite sans correlation. Il existe des travaux tres importants en statistique pour evaluer la causalite (par exemple par Judea Pearl, qui a lance la notion de reseau bayesien); il y a aussi tout un courant de pensee qui lit les probabilites et la logique (bayesien justement, ca remonte a au moins Keynes), et peut permettre de lier la aussi causalite et statistiques.
February 22nd, 2008 at 11:25 am
@ David :
Mmmh, oui il peut y avoir corrélation sans causalité et causalité sans corrélation dans ma vision des choses.
Je vais prendre un exemple, un peu benêt j’en conviens, pour m’expliquer :
Soit une théorie (en fait une hypothèse…) qui dit : “quand il fait chaud, on sue davantage” et mettons nous d’accord pour tester cette hypothèse (qui prédit une causalité, il y a un sens, avec un “s” minuscule…).
Je suis dans une salle de cours, je veux savoir le lien entre la température de la salle et la quantité de sueur sécrétée (en ml, on va être sympa
).
Si je ne fais qu’observer et prendre des mesures, je vais trouver une corrélation positive et significative entre ces deux variables.
Mais ça n’est pas suffisant pour dire que l’on a un lien de causalité (les mécanismes biologiques provoquant la sudation sont peut-être exothermiques etc. cela influençant la température ambiante, moins vraisemblable certes, mais pourquoi pas !).
Si je veux tester la causalité, je vais manipuler la température (plus facile que d’aller titiller les glandes sudoripares de vos participants) et reprendre des mesures.
Là, vous aurez encore une corrélation positive et significative montrant qu’en tout cas la température est linéairement liée à la sécrétion, et que c’est bien la température qui provoque la sudation (notons que cela n’exclut pas une double causalité par rebond, mais bon ce n’est pas le sujet…).
Enfin, si je veux avoir plus d’informations, je peux traiter mes résultats non pas par corrélations mais par régression linéaire : là on aura la force du lien linéaire et en cadeau bonux on pourra déterminer combien de ml on sue par saut de 1°C par exemple (ce qu’on ne peut pas faire avec une corrélation, et ce qu’on ne peut pas faire surtout lorsqu’on a pas de méthodologie nous permettant d’inférer une cause…).
De là vient la confusion pour certains étudiants en sciences humaines : la corrélation nous est peu recommandée lorsqu’on manipule une variable (qu’on “teste une prédiction” par exemple), car elle est moins informative que d’autres statistiques dans ce cas.
Après, il est possible que je me trompe, j’avoue être limite en stat’ (quand aux Bayesiens, ils ne me parlent même pas d’habitude
).
Mais si tu connais des statistiques qui A ELLES SEULES infère une causalité… Je suis intéressé par les articles.
Significativement vôtre,
Nox
February 23rd, 2008 at 1:21 am
@ Je suis tout a fait d’accord avec ce que tu dis, tu en sais meme certainement plus que moi, car je ne suis pas du tout dans les sciences humaines, ou le type d’approche “experience naturelle” est tres utilise il me semble. En “electronic engineering”, on n’a pas ce probleme, ou disons qu’il se pose differement. En fait, la notion meme de causalite n’est pas evidente: par exemple, la definition que tu en donnes, qui est naturelle et tres courante, de consequence logique (le “sense”), n’est plus si naturelle si l’on commence a pousser un peu. Un des chercheurs qui a beaucoup travaille sur ce type de probleme est J. Pearl justement:
http://bayes.cs.ucla.edu/jp_home.html
February 23rd, 2008 at 5:31 am
Cool, merci pour le lien !
(bon pas sûr que je vais tout piger, mais je vais lire).
Oui, je veux bien croire que la causalité est une question éminemment complexe (si on commence à y réfléchir). Bon aller, je vais me culturer
February 24th, 2008 at 4:32 am
La relation de causalité est plutôt la suivante: le Monde, qui a renoncé depuis longtemps au journalisme d’investigation essaye de garder ses lecteurs en les confortant dans l’anti-américanisme qu’il a lui-même engendré. Donc, quelle que soit l’étude, il s’agit de rappeler que les Etats-Uniens sont des arriérés religieux hostiles au progrès.
Sinon pour une vision intéressante de la causalité:
http://bayes.cs.ucla.edu/home.htm
Signalons également que le fils de Judea Pearl était Daniel Pearl, victime de l’anti-américanisme fanatique.
February 24th, 2008 at 5:26 am
@ Nox: un truc peut etre plus simple d’approche, si tu as acces a une bonne bibliotheque, c’est de voir les chapitres 16 et 17 du “All of statistics” de Larry Wasserman, qui donne deux manieres de faire de l’inference statistique sur la causalite (le chapitre 17 concerne les reseaux bayesiens, le 16 une autre methode). Le livre est tres abordable (enfin, seulement niveau theorique, parce qu’il est pas donne non plus).