Lecture : The God Gene

Revue d’un livre sorti en 2004 tentant de répondre à la question suivante : y a-t-il une part de génétique dans le sentiment religieux ?

godgene.jpg Mode d’emploi pour détecter des gènes fonctionnels chez les humains :

  • Considérer un caractère quantifiable (par exemple la couleur de peau d’un individu),
  • Vérifier que ce caractère est héréditaire, ce qui est une bonne indication de son caractère génétique,
  • Chercher ensuite dans la population des individus avec des caractères très différents, et comparer leur génome. Etudier notamment les gènes dont on soupçonne qu’ils sont impliqués dans un processus lié au trait étudié (par exemple, dans le cas de la peau la production de pigment),
  • Si on observe des corrélations entre des formes de ce gène et le caractère étudié, il est possible qu’il y ait une relation de causalité. Retourner alors au labo, muter ces gènes chez les souris. Si des mutations de ces gènes chez les souris produisent une modification du caractère étudié, conclure sur la causalité.

Le raisonnement a l’air assez clair pour la couleur de peau. Mais Dean Hamer raconte dans “The God Gene” comment ce raisonnement de génétique standard peut s’appliquer selon lui à d’autres caractères moins aisément définissable, notamment l’attrait pour la “spiritualité”.

Superquizz : quantifier votre spiritualité.

Le premier problème scientifique dans cette approche est de taille : comment définir, quantifier une degré de religiosité ou de spiritualité. Un seul véritable outil est disponible : des tests de comportement/personnalités. Exactement le genre de choses qu’on peut trouver dans des magazines, mais en plus sophistiqué, testé sur des panels, analysé statistiquement pour essayer de trouver des caractéristiques de personnalité indépendantes, etc …

Avez-vous déjà ressenti un sentiment de communion avec votre entourage ? Faites-vous spontanément confiance à votre “intuition” ? Etes-vous prêt à faire des sacrifices personnels (votre vie) pour un monde meilleur ? Lorsque l’on pose ces différentes questions à différentes personnes, on s’aperçoit que les réponses sont assez corrélées. Si vous répondez oui à deux de ces questions, il y a de bonnes chances que vous répondiez oui à la troisième. Posez 40 questions de ce type, et vous obtiendrez un score de “self-transcendence”, qui semble constituer un vrai trait de personnalité, quantifiable et indépendant d’autres traits psychologiques.

La spiritualité est-elle d’origine génétique ?

C’est la première question piège. Hamer prétend que oui. La méthode la plus simple pour tester cette hypothèse est de comparer des couples de vrais et de faux jumeaux, et en particulier les corrélations dans les scores de spiritualité. En effet, si la spiritualité est uniquement affaire d’éducation, d’environnement, il ne devrait y avoir aucune différence dans les corrélations entre vrais et faux jumeaux. Or Hamer affirme que c’est très loin d’être le cas : la corrélation dans les spiritualités est deux fois plus forte chez les vrais jumeaux que chez les faux jumeaux. Cette corrélation est confirmée par une autre étude sur les couples de jumeaux séparés à la naissance : là encore, les vrais jumeaux semblent avoir plus de chances d’avoir le même degré de spiritualité que les faux jumeaux. Ceci suggère que la spiritualité est en partie d’origine génétique : Hamer évalue la part d’influence génétique à 40-50 %.

A la recherche du God Gene

L’étape suivante est donc de trouver quel(s) gène(s) peuvent être à l’origine des différences de spiritualité observées dans la population. Hamer a cherché du côté des gènes impliqués dans la transmission/dégradation des neurotransmitteurs, ces petits peptides impliqués dans la transmission des signaux entre neurones. En couplant étude génétique et étude des questionnaires de personnalité, Hamer a identifié un allèle d’un gène appelé VMAT2. Ce gène est impliqué dans le dégradation des monoamines (telles que la dopamine, l’adrenaline, etc …) . Les porteurs de cet allèle ont un score significativement plus élevé que les autres sur l’échelle de spiritualité.

Hamer propose que ce sont les monoamines qui sont responsables des sensations associées à la transcendances, telles que l’oubli de soi ou le sentiment de fusion avec le grand tout. Evidemment, il est assez difficile de confirmer cette hypothèse avec des modèles animaux. Cependant, il donne quelques indices concordants. Des souris mutantes dans lesquelles ce gène a été inactivé ont été fabriquées. Les souris sont viables, mais adoptent un comportement aberrant : elles restent immobiles toute la journée, mangent très peu … comme si elles n’avaient aucun intérêt dans la vie (et de fait elles finissent par mourir après deux semaines). En autopsiant leurs cerveaux, les chercheurs ont constaté l’absence totale de ces monoamines.

Chez l’homme, des substances chimiques peuvent provoquer le relargage de monoamines. L’ecstasy provoque un “flash” de sérotonine en détruisant les neurones la produisant. L’effet immédiat est un sentiment de “communion”, d’extase … l’effet à long terme étant opposé (dépression, anxiété) puisqu’on perd les neurones produisant cette substance. Le Prozac, quant à lui, empêche la destruction de la sérotonine larguée, et produit des effets similaires à l’ecstasy : sociabilité accrue, fin des idées noires … Il semble exister également des variations génétiques de la sérotonine produisant des effets similaires. Selon Hamer, les gens à sérotonine instable sont plutôt timides, anxieux, ne font pas facilement confiance, …. les gens à sérotonine plus stable sont plutôt joyeux, ouverts, extravertis, plus sociables [1] .

Le livre se termine sur des considérations variées assez intéressantes, mais un peu “en dehors” du thème principal :

  • Hamer propose tout d’abord un “modèle” de conscience permettant d’expliquer certains phénomènes “spirituels” tels que la méditation
  • Deux chapitres sont consacrées à des considérations évolutives, notamment l’aspect “évolution des memes” dans la religion. Sur le même sujet, j’ai préféré le livre de Lewis Wolpert .
  • Le dernier chapitre est consacré à “l’ADN des juifs”. Le résultat principal est que les Juifs forment un peuple très homogène génétiquement : les études génétiques montrent que le taux de mariage hors communauté juive est extrêmement bas (moins de 0.5 %). C’est donc un exemple fascinant d’influence des memes religieux sur les gènes, et donc sur l’évolution.

Verdict
J’ai trouvé ce livre extrêmement intéressant et très actuel. En effet, les thématiques abordées reviennent actuellement en force sur le devant de la scène scientifique : la nouvelle mode dans les labos est de chercher des gènes de comportement. Et ce livre illustre à la fois les forces et les limites de toutes ces approches : il faut faire très attention aux artefacts, très attention aux protocoles (Hamer passe beaucoup de temps à détailler ce qu’il faut faire et ne pas faire pour mener une telle étude). Au final, on peut arriver à observer des corrélations entre comportements et certains gènes, mais reste alors le problème de l’interprétation. Dans le cas de VMAT2, Hamer ne peut que suggérer des mécanismes, par analogie avec des effets déjà connus par ailleurs (influence des drogues, etc …). D’une certaine manière, on n’a donc pas forcément appris grand chose.

L’autre problème qui se pose est la force de l’effet génétique. Les études statistiques d’Hamer sur les jumeaux montrent qu’environ 40 à 50 % du niveau de “spritualité” sont d’origine génétique. Donc l’influence majeure sur notre spiritualité est bien l’environnement. Ensuite, statistiquement VMAT2 ne semble influencer que quelques pour cents de la spiritualité. Autrement dit, il y a peut-être 50 autres gènes impliqués dans cet effet de spiritualité. On est donc très loin d’avoir un seul God Gene. C’est pour moi la leçon majeure de ce livre : l’environnement est dominant, et les déterminants génétiques existants sont faibles et multiples.

A lire sur le même sujet : Time Magazine

[1] malheureusement, Hamer ne donne pas d’informations quantitatives sur cet effet

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5 commentaires à “Lecture : The God Gene”

  1. alexandre delaigue a dit:

    Très intéressant. Sur le sujet, j’avais trouvé cet article pas mal :

    http://www.theatlantic.com/doc/200512/god-accident

    On y retrouve cette idée selon laquelle nos perceptions sont “attirées” par l’idée divine.

  2. Fabrice a dit:

    Salut Tom,

    J’aime beaucoup ta conclusion. :)
    Il y a tellement à dire sur les études sur les jumeaux. La plupart du temps, je ne pense pas qu’elles soient concluantes, contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire. D’une part, la chorionicité est rarement pris en compte, et covarie avec la zigotie (si 100% des jumeaux dizygotes sont également dichorionique, 70% des jumeaux monozygotes sont monochorioniques). Donc, beaucoup de choses co-varient avec le pourcentage de gènes communs des jumeaux MZ.
    D’autre part, il existe des résultats très contradictoires avec l’hypothèse sous-jacente. Par exemple, à pourcentage de gènes communs fixés, si on prend en compte des jumeaux DZ et des frères et/ou soeurs, qui ont théoriquement 50% de gènes communs, on devrait trouver les mêmes corrélations. Dans le cas de l’intelligence, les études montrent des corrélations plus importantes entre jumeaux DZ qu’entre frères et/ou soeurs. De même, les corrélations sont plus importantes entre jumeaux DZ de même sexe, qu’entre jumeaux DZ de sexe différent. Ce qui ne va pas vraiment dans le sens de l’hypothèse génétique.
    Même les “adoption studies” ne sont pas concluantes, il y a probablement moins de variabilité dans les familles adoptives que dans les familles biologiques.
    Bref, il est difficile de conclure sur le rôle des gènes dans le comportement avec ces études sur les jumeaux.

  3. Pluc a dit:

    Bonjour,

    Il y a autre chose qui me parait etre une grosse faille de raisonnement, et qu’on retrouve dans toutes ces histoires, notamment le caractere genetique de l’intelligence, ou meme de l’esprit d’entreprise (oui, oui, en angleterre, les journaux avaient relaye l’information - non-publiee a l’epoque dans un journal scientifique peer-reviewed mais sur laquelle l’equipe de recherche avait fait un grosse campagne de com’ - selon laquelle la capacite d’etre un bon entrepreneur etait genetique. En gros, laissez tomber les prolos, si on est des win-win et qu’on fait du fric, c est ge-ne-tique…). Cette faille, elle reside dans la generalisation hative et non justifiee d’un questionnaire a une notion non mesurable. L’exemple presente ci-dessus est frappant : en gros, ils demontrent que la facon de repondre a un questionnaire d’ordre psycho-comportemental a tendance a etre d’autant plus similaire qu’on est proche genetiquement. Soit, le resultat me parait acceptable en tant que tel, bien que deja discutable comme le message precedent en atteste. Mais passer de ce questionnaire (ou d un test du QI) a la notion de “self-transcendence” ou d’”intelligence” me semble injustifiable. Ou du moins, justifiable uniquement par l’existence d’une preconception qui anticipe les resultats avant meme d’avoir realiser une quelconque experience (cf l exemple au XIXeme siecle : preconception : les femmes sont moins intelligentes. Tiens, mesurons leur cerveau : oh, il est plus petit. CQFD !). Sans parler du deuxieme saut de signification qui passe de la notion de “self-transcendence” a celle de “God gene” !!

    Soit, tout ceci reflete une des limites de la methode hypothetico-deductive : on part en formulant une hypothese, et cela peut (et bien souvent, c est le cas) biaiser la facon dont on analyse les resultats. Mais quand ces experiences s’attaquent a du comportement humain, et donc bien souvent a des notions non quantifiables, je pense que la rigueur scientifique s’efface tres vite devant la preconception socio-politique (que ca soit pour demontrer que tout est genetique, ou pour demontrer que tout est environnemental, d’ailleurs, car il y a aussi des chercheurs de gauche ;-). La communaute scientifique aurait selon moi tout interet a rester en dehors du sterile debat acquis/inne, plutot que de le nourrir avec ce genre d’etudes contestables.

    Amicalement,

    Pluc

  4. Tom Roud a dit:

    @ tous : merci pour vos commentaires
    @ Fabrice : je ne crois pas tout comprendre. Par exemple, cela me paraît normal que l’intelligence des jumeaux DZ soient plus corrélée que les “simples” frères et soeurs dans la mesure où ils sont probablement soumis à des environnements plus proches, non ? Pareil pour le même sexe : des jumeaux DZ avec le même sexe ont encore plus de chances d’être soumis au même environnement.
    Hamer dans son bouquin évoque aussi en complément les études sur les vrais-faux jumeaux (les vrais dont on croit qu’ils sont faux, et réciproquement).
    @ Pluc : il y a une longue discussion dans le livre sur cette notion de “self transcendence”. En fait, il y a eu beaucoup d’études en psychologie sur ces notions de “traits de caractères”, sur la façon de les quantifier. Je suis d’accord qu’il y a une part de préconception, mais Hamer prétend que ce trait-là a été retrouvé plusieurs fois indépendamment dans plusieurs questionnaires très détaillés. La “self-transcendence” pour Hamer, c’est aussi la faculté de pouvoir “s’oublier”, la faculté de méditer facilement, etc …. qui sont malgré tout des “traits” de caractères.
    Maintenant, on peut renoncer à étudier tout cela sous prétexte que c’est dur à quantifier, mais cela me gène de renoncer a priori.

  5. Pluc a dit:

    “Avez-vous déjà ressenti un sentiment de communion avec votre entourage ? Faites-vous spontanément confiance à votre “intuition” ? Etes-vous prêt à faire des sacrifices personnels (votre vie) pour un monde meilleur ?”

    Les questions posees, moi, je te dirais que c’est des questions qui refletent non pas la spiritualite, mais ton aptitude a etre un biologiste : un fort esprit de communaute, utiliser ses intuitions pour guider tes experiences et sacrifices de tes soirees et tes week-ends pour la bonne cause… ;-) Bon, j’admets que je grossis le trait, mais ca illustre le fait que le passage des traits quantifiables a la notion de spiritualite est tres partiale, et ne fait pas beaucoup de sens selon moi…

    “Maintenant, on peut renoncer à étudier tout cela sous prétexte que c’est dur à quantifier, mais cela me gène de renoncer a priori.”

    Qu’on me comprenne bien : je pense qu’il est tout a fait valide et tres interessant d’etudier aux comportements humains et a la psychologie. Ce sont des disciplines passionnantes, et je ne me lasse de lire sur ses sujets. Par contre, ca me semble a chaque fois vaseux quand on veut introduire de la genetique la-dedans : ca vire toujours plus ou moins a la caricature, ou des resultats tres discutables sont mediatises sous le titre “the God gene”. J’ai moi-meme perdu beaucoup de temps a discuter de longues heures sur les probleme de l innee et de l’acquis : ce type de discussion finit toujours pas faire appel a ce en quoi on “croit” plus qu’a des raisonnements logiques. Ceci est tres bien explique par des gens comme Cyrulnik, qui dit “tout est acquis, tout est inne, passons enfin a autre chose”. D’ailleurs, ta conclusion, que je resumerai “y’a du genetique, ms l’environnement est plus important”, en est un bon exemple : ca reflete un “gut feeling” de ta part bien plus qu’un raisonnement logique. Il est temps que nous, les biologistes pratiquants, on accepte qu’on a des preconceptions, et qu’on s’en mefie comme de la peste. C’est a dire qu’on les ecartent au maximum quand on pratique notre science, et SURTOUT, qu’on les tempere quand il s’agit de communiquer nos resultats au grand public.

    Cela dit, ne prends pas ces critiques pour toi : j’aime beaucoup ton blog ! C’est plus les gens comme l’auteur de ce livre qui devraient ne pas ceder a la simplification qui fait vendre…

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