Mis(tem)cellanées

Nature cette semaine se prend pour un vulgaire blog en abordant 6 points critiques liés aux cellules souches reprogrammées (dites iPS) conçues par le professeur Yamanaka.

1. Fabriquer des cellules souches, est-ce devenu facile ?
Réponse de Nature : sans doute. Le tour de force de Yamanaka dans son papier original de Cell de 2006 était plus méthodologique que technique. Le mérite est d’avoir eu l’idée qu’un cocktail de gènes intégré dans une cellule adulte pouvait la faire revenir à l’état de cellule souche, puis de mettre au point une méthode pour découvrir ce cocktail. Mais une fois les “bons gènes” trouvés, la procédure d’intégration de ces gènes dans le génome de cellules est relativement standard , et donc facilement reproductible. Cela explique que plusieurs équipes aient obtenu simultanément des cellules souches iPS humaines : la voie était en quelque sorte tout tracée, il “suffisait” d’injecter ces 4 gènes à des cellules humaines et de voir ce qui se passait. Nature raconte d’ailleurs que, par peur d’une fuite fatale, Yamanaka a isolé (scientifiquement parlant) son post-doc avant la publication du papier original de 2006, le privant de lab meeting et l’incitant à mentir à ses collègues sur l’avancée de son travail.

2. Bientôt, tout le monde aura-t-il sa bibliothèque personnelle de cellules souches, qu’on pourra utiliser pour se soigner à volonté ?

Réponse de Nature : si vous êtes riche, et dans longtemps. Le premier problème est que la technique actuelle a la facheuse tendance de rendre cancereuses les cellules dérivées des cellules iPS. Deuxième problème : fabriquer de telles cellules prend énormément de temps, demande beaucoup d’investissement, et réclame beaucoup de soins et de sélection pour obtenir des cellules souches parfaites. Ce n’est pas demain la veille que tout un chacun pourra se faire cultiver ses propres cellules souches. Signalons toutefois que quelques alternatives existent : tel Thierry Henry, les futurs parents peuvent toujours congeler le cordon ombilical de leur enfant, plein de cellules souches. Plus sérieusement, certains chercheurs comme George Daley cherchent des moyens de fabriquer des cellules souches “universelles”, compatibles avec le maximum de monde (un peu comme le groupe O pour le sang). Contrairement à Nature, je pense donc que ce genre d’applications pourrait venir plus rapidement qu’on ne le croit.

3. D’ailleurs, peut-on vraiment utiliser des cellules souches à des fins thérapeutiques ?

Réponse de Nature : pour certaines maladies, c’est très prometteur (je vous renvoie à ce billet pour plus d’explications) . Certains tests pour la maladie de Parkinson sont également en cours sur des singes. Cependant, il ne faut pas non plus trop rêver : on est encore très loin de faire des organes artificiels complets (pour les raisons relevées par vf notamment en commentaires ici-même).

4. Mais au fait, les cellule souches embryonnaires et les cellules souches reprogrammées, sont-elles vraiment identiques ?

Réponse de Nature : jusqu’à preuve du contraire, oui. Et une confirmation expérimentale a été obtenue semble-t-il par le laboratoire de R. Jaenisch (non publié mais cité par Nature) : des embryons de souris complètement dérivés de cellules iPS ont été obtenus par la technique dont je parlais dans cette page. Preuve que fondamentalement, cellule souche embryonnaire et cellule souche iPS ont exactement les mêmes propriétés.

5. Et quid des questions éthiques ?

Réponse de Nature : pas de problèmes pour l’instant, et cela dépendra de ce qu’on veut faire. J’avoue que je suis plutôt en désaccord avec Nature sur ce point-là. Les problèmes éthiques se posent déjà. Yamanaka lui-même a tiré la sonnette d’alarme et a essayé de faire pression sur le gouvernement japonais pour qu’ils légifèrent. On pourrait en effet imaginer “soigner” la stérilité, en reprogrammant une cellule adulte pour la faire passer au stade cellule souche, puis en la redifférenciant en spermatozoide ou en ovule, qu’on féconderait ensuite in vitro. Cette technique ne serait probablement pas sans danger pour l’enfant (notamment gros risques de cancer en l’état actuel des connaissances). Mais le problème majeur est que la technique de production de cellules souches artificielles rend le clonage humain beaucoup plus facile. Comme expliqué au point 4, Jaenisch a montré qu’on pouvait “fabriquer” une souris entière à partir d’une cellule souche. Il n’y a aucune raison qu’on ne puisse faire la même chose chez l’homme.

Matthieu, dans son premier billet du Printemps, formule également en termes simples la question majeure d’un point de vue plus religieux:

Je dois dire que je m’interroge un peu, une cellule-souche, quel que soit son mode de création, n’est-elle pas un embryon en puissance ?

On sait maintenant “fabriquer” une souris à partir d’une cellule souche artificielle, donc pour moi la réponse est oui. Cela fait longtemps que je pense que la position de l’Eglise catholique sur ce sujet précis n’est pas tenable scientifiquement, on approche à mon avis de l’heure de vérité sur la question.

6. Le domaine ne risque-t-il pas d’être victime de son succès ?

Publish even if foolish“, telle pourrait être la dangereuse tendance actuelle. Nature y consacre son editorial de la semaine. Le domaine est tellement chaud, les enjeux tellement énormes que les gens publient à tour de bras, quitte à publier parfois trop vite. Le papier de Yamanaka publié dans Science en Février dernier était semble-t-il rempli de petites erreurs, corrigées depuis. L’ambiance devient délétère : un e-mail assassin d’un certain “Reprogrammer Yamanaka”, manifestement expert du sujet, a été envoyé fin février aux rédactions de revues scientifiques pour dénoncer les erreurs du papier de Science. Nature raconte aussi avoir subi des pressions des scientifiques eux-mêmes, menaçant de soumettre le papier à d’autres revues pour accélérer le processus de “peer-review”(revue par les pairs). D’autres préfèrent carrément s’en passer : tout le monde a entendu parler des cellules souches, autant vendre directement la technique à des investisseurs. Ainsi, une compagnie californienne de Biotechnologie a-t-elle annoncé avoir produit des cellules souches iPS à l’aide de tubes de nanocarbones, sans passer par la case publication scientifique. Attention au retour sur terre ….

Références :

A reprogramming rush,Nature 452, 388 (27 March 2008) , Editorial

Stem cells: 5 things to know before jumping on the iPS bandwagon, David Cyranovski, Nature 452, 406-408 (2008)

Stem-cell claim gets cold reception, David Cyranovski and & Monya Baker,Nature 452, 132- (2008)

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2 commentaires à “Mis(tem)cellanées”

  1. JF a dit:

    ” Mais au fait, les cellule souches embryonnaires et les cellules souches reprogrammées, sont-elles vraiment identiques ?

    Réponse de Nature : jusqu’à preuve du contraire, oui. ”

    Alors — j’essaie de dépoussiérer mes vieux souvenirs de bio cell… Tout ça ne me rajeunit pas. La dernière fois que j’ai fait ça, les notions de différentiation/dédifferentiation et de vieillissement cellulaire rentraient dans la catégorie de “ça a l’air super intéressant mais c’est un domaine de recherche en cours et personne ne comprend ce qui se passe”.

    Il me semblait qu’un des facteurs de vieillissement cellulaire se trouvait à l’extérieur du noyau (ADN mitochondrial, et tout simplement divers complexes de protéines). Une cellule “reprogrammée” n’a subi de changements que sur son ADN nucléaire, si je comprends ce que tu écris ? Donc elle reste quand même une “vieille” cellule, au point de vue cytoplasmique ? Avec ce que ça implique de possibilité de dégénerescence ou de mort cellulaire, ou de dérive cancéreuse, ou … ?

    JF

  2. Tom Roud a dit:

    Je ne suis pas assez expert pour répondre à une question aussi pointue.

    Tout ce que je sais, c’est que les cellules souches (embryonnaires ou iPS) produisent certaines protéines spécifiques associées à la lutte contre le viellissement, comme les telomerases, qui réparent les bouts des chromosomes après les duplications cellulaires. Ces télomérases sont aussi exprimées très fortement dans les cancers ainsi que dans les cellules germinales , ce qui aurait tendance justement à lutter contre leur vieillissement : le problème des cellules cancereuses, c’est qu’elles ont trouvé la clé de la jeunesse éternelle en quelque sorte.

    Pour le cytoplasme lui-même, j’ai du mal à voir ce qui pourrait vieillir sans être réparé ou remplacé : le vieillissement de l’ADN me paraît plus problématique en fait.

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