Lab Chronicles V : métaphore néolithique
Analogie intéressante entendue dans la bouche d’un scientifique new-yorkais (attribuée à Jim Hudspeth), pour expliquer la différence entre théoriciens et expérimentateurs.
Les théoriciens sont des chasseurs-cueilleurs. Tous les matins, ils sortent de leur caverne pour aller chercher à manger. La plupart du temps, ils rentrent bredouilles et on a l’impression qu’ils n’ont rien fait, et de fait les théoriciens passent 90% de leur temps bloqués. Mais parfois, ils arrivent à attraper un mammouth. Ils mangent très abondamment pendant une petite période. Mais une fois le mammouth fini, ils repartent essentiellement de zéro.
Les expérimentateurs (surtout en biologie) sont des agriculteurs sédentaires. Leur travail est sur le long terme. Il faut mettre au point une stratégie de culture, et l’appliquer étapes après étapes. Tous les matins il y a quelque chose à faire de précis : préparer la terre, semer les graines, labourer … Ils ne sont jamais desoeuvrés. Chaque étape de culture dépend grandement de l’étape précédente, si bien qu’il est totalement illusoire de se lancer sans plan prédéfini. De plus, une fois que le terrain est labouré et préparé, ce qui prend plusieurs années, l’agriculteur a un avantage significatif par rapport à ses concurrents n’ayant pas commencé à préparer le sol, d’où un phénomène de “niche”.
Evidemment, cela crée des incompréhensions. Les agriculteurs ne peuvent comprendre la “légéreté” des chasseurs-cueilleurs, qui partent sans plan prédéfini. D’où les problèmes des théoriciens lorsqu’ils rédigent des demandes de fonds : pour un théoricien, il est idiot de chercher des projets à 5 ans, s’il savait ce qu’il allait faire, il le ferait au lieu de perdre du temps à planifier. Les chasseurs-cueilleurs, eux, ont du mal avec la grosse machine agricole, un peu trop massive à leur goût pour être vraiment créatrice. Ils ne comprennent pas non plus pourquoi il faut 3 ans avant de commencer à être efficace sur un projet.
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April 23rd, 2008 at 12:14 pm
Mmh je suis dans la recherche “expérimentale”, je passe beaucoup de temps à préparer la terre pour mes semis (je veux dire - s’occuper des bioréacteurs et de la collection d’algues avant de vraiment s’éclater à faire des manips passionnantes
), j’ai parfois eu l’impression d’être un cultivateur aussi, mais j’aime bien aussi comparer le couple théoricien / expérimentateur comme le duo “cigale et fourmi” de La Fontaine 
April 23rd, 2008 at 1:08 pm
Est-ce que l’histoire (ou plutôt la préhistoire) n’a pas donné raison aux cultivateurs ?
(pose ta massue Tom, c’était juste une question comme ça !)
April 23rd, 2008 at 1:56 pm
[...] having rest during a very hard practical session; I have read this post on Tom Roud’s blog and I must confess he’s right I am an experimentalist phd student. I mean, I spend my time [...]
April 24th, 2008 at 4:01 am
Le plus intéressant, c’est peut-être la synthèse entre les deux, non?
Avoir une idée, sans trop savoir ou elle peut nous mener, mais construire des manips pour avancer vers “la” réponse… En gros, mettre le côté fermier au service du côté chasser-cueilleur…
April 24th, 2008 at 7:29 am
@ Guillaume : cigale et fourmi, pourquoi pas, mais en même temps c’est un peu péjoratif pour les cigales, non ? Les théoriciens travaillent ainsi car ils n’ont pas vraiment le choix …
@ Tim : ah, si ce que tu dis pouvait être vrai. Mais la réalité est toute autre. D’abord parce que les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs vivent à des époques différentes et ne se croisent donc que rarement. De plus, les uns et les autres n’aiment pas forcément qu’on vienne mettre le nez dans leurs affaires. Et je n’ai jamais vu un fermier se mettre “au service” du chasseur-cueilleur, pour la bonne raison que c’est le fermier qui tient les cordons de la bourse; c’est plutôt le contraire qui se passe en général, le fermier s’aperçoit que peut-être il a une variété hybride qui ressemble à une espèce sauvage, et il demande alors l’expertise du chasseur cueilleur. Note d’ailleurs que tous les fermiers ne sont pas capables de reconnaître une espèce sauvage …
Mais lorsqu’un un chasseur cueilleur arrive avec une graine sauvage et en propose la culture au fermier, ce qui se passe en général est que le fermier s’aperçoit que la graine n’est pas cultivable, ou, si elle est cultivable, il craint pour son rendement, surtout quand il a déjà une culture qui marche bien. De plus, il faut bien penser aux apprentis fermiers qui se lanceraient dans la culture de cette graine : comme il n’y a pas beaucoup de terres, si cela ne marche pas, ils risquent de mourir de faim une fois qu’ils auront quitté l’exploitation … Du coup, le plus souvent, le fermier propose alors au chasseur-cueilleur un petit lopin de terre pour se sédentariser, car au moins, il peut ainsi aider et contrôler la culture. La plupart du temps, le chasseur-cueilleur refuse; après tout, c’est contraire à son mode de vie, et puis il n’a jamais appris à labourer la terre et bien souvent préfère les grands espaces aux petits champs cloturés. Qu’adviendrait-il de lui s’il est à moitié sédentarisé, à moitié chasseur-cueilleur ? Prendrait-il le meilleur ou le pire des deux ?
April 24th, 2008 at 8:16 am
J’ai bien aimé l’article. C’est une approche qui vaut son pesant de galets.
Pour répondre à la dernière question de Tom “Qu’adviendrait-il de lui s’il est à moitié sédentarisé, à moitié chasseur-cueilleur?…”, il se trouve que cette variété existe, en très petit nombre.
Ils évoluent vers la fonction de directeur de laboratoire, de directeur d’Institut (IFR ou autre), ont une activité de médiation culturelle, écrivent des livres et sont consacrés publiquement en entrant à l’Académie des sciences, voire deviennent Professeur au Collège de France (pour rester dans notre hexagone!).
Evidemment, avec le temps, ils ne sont plus réellement chasseur-cueilleur ou agriculteur sédentaire, mais ils appartiennent à une autre espèce: ils sont chamanes, prédisent les résultats de la chasse ou des moissons, et font le lien avec le monde des esprits (les éditeurs de journaux scientifiques).
April 24th, 2008 at 8:47 am
excellent
April 24th, 2008 at 10:04 am
Ah ben mon commentaire a disparu dans les limbes du http://www.
Donc je bisse.
Il me semble que l’histoire (ou plutôt la préhistoire) a donné raison aux cultivateurs. Bien après la sédentarisation sont apparues les villes… et l’administration
April 24th, 2008 at 10:05 am
ah c’est rigolo : si on écrit trois w à la suite, ça fait un lien http bleu
Entre ça et les crochets qui font la même chose en rouge chez Enro, on va pouvoir faire un feu d’artifice…
April 24th, 2008 at 10:53 am
blop > Le pire c’est que si tu ne disais rien on pourrait passer dans la console d’administration et nettoyer derrière toi mais non, ça devient plus évident que jamais. :-p
Et désolé à Tom pour la disgression (tiens, qu’est-ce que je disais !)…
April 24th, 2008 at 11:13 am
@ blop et Enro : le plus amusant est que je n’ai aucune idée de la façon dont on peut changer cela; apparemment c’est fait automatiquement par wordpress car cela n’apparaît pas dans le source du billet… Ce n’estpas très grave, c’est rigolo.
Sinon pour reprendre le débat, je me souviens d’une étude sur les populations sud américaines comme quoi la sédentarisation est néfaste sur le moyen terme : la nourriture est moins variée, on devient plus dépendent de certains aléas du fait de la monoculture, etc … Finalement, je ne suis pas sûr que le seul intérêt de la sédentarisation ne soit pas les progrès scientifiques consécutif au développement de l’économie qui ont rallongé l’espérance de vie. Après tout, rien ne va de soi puisque certains peuplades vivent très bien sans agriculture.
April 25th, 2008 at 2:06 am
” certains peuplades vivent très bien sans agriculture ” : certes, mais avec une densité de population ridicule et une espérance de vie misérable (penser aux Bushman, aborigènes, indiens amazoniens et autres survivants pré-agricoles). C’est plus de la survie qu’autre chose.
Bon, ceci dit ça nous éloigne du sujet, ça.
JF, chasseur-cueilleur de cailloux
April 25th, 2008 at 4:52 am
tout comme l’humanité n’est pas passée brutalement de l’étape chasseur/ceuilleur à l’étape agriculteur, il existe des gens entre ces deux mondes. Par contre je ne crois pas que ce soit un accélérateur de carrière ainsi que le dit aA, au contraire. En France au moins, on éprouve le besoin de classer les gens dans des catégories. Et lorsqu’on revendique d’exister entre ces catégories, on se retrouve tout de même jugés en même temps que les gens appartenant à l’une ou l’autre des catégories et donc toujours moins “abouti” que ceux qui y consacrent 100 % de leur temps.
April 26th, 2008 at 3:27 pm
@ JF :merci pour la précision sur les peuplades primitives, ma réflexion précédente était un peu bête
@ tw : je suis d’accord avec toi, ce n’est certainement pas un accélérateur de carrière d’être entre les deux. Je l’expérimente en ce moment : les agriculteurs disent que vous êtes chasseurs-cueilleurs et Lycée de Versailles…
April 27th, 2008 at 1:48 pm
C’est marrant, je dois vivre dans un autre ecosysteme, car je ne me reconnais pas et je ne reconnais personne que je connais dans cette dichotomie. Pour moi tout le monde fait un peu des deux, ou bien un binome etudiant/professeur ou le prof a une idee, l’etudiant l’explore et avance quelques explications, et le prof developpe/ameliore un peu les equations.
April 28th, 2008 at 9:50 pm
@ Matthieu : je pense que la métaphore “agriculteur” s’applique surtout aux biologistes , mon sentiment sur la physique est que les manips demandent moins de planification. Les physiciens même expérimentateurs sont plus chasseurs-cueilleurs (sauf ceux travaillant sur les gros instruments).