Billet d’humeur : France inter parle de la recherche

En trois temps : les 7-9 du week-end samedi et dimanche ont évoqué feu Pierre-Gilles de Gennes (disparu il y a un an) et notre ministre était ce matin l’invitée d’Inter. Quelques commentaires un peu aigris en vrac … [Edit 8h : les commentaires ont été rétablis.]

Les deux émissions de ce week-end consacrées à Pierre-Gilles de Gennes m’ont laissé un sentiment de décalage. Pour une raison simple : les animateurs n’ont eu de cesse de vouloir rattacher la carrière , la pensée, les méthodes de Pierre-Gilles de Gennes aux jeunes chercheurs d’aujourd’hui. Le problème, c’est que de jeunes chercheurs nous n’en avons point entendus, au contraire d’une belle leçon sur la recherche en France d’antan, et la notion de plaisir de la découverte. De Gennes faisait partie de la génération bénie où l’on faisait sa recherche en CDI, de celle où il était encore possible de faire de la science avancée avec peu de moyens et des expériences de coin de table. Alors évidemment, dans ces conditions, tout était réuni pour “se faire plaisir” scientifiquement, pour butiner, pour défricher l’esprit libre.

Il faut être clair : dans une recherche moderne, cet état d’esprit est plus l’exception que la règle, et il planait comme un parfum de rêve et d’irréalité sur ces matinales du week-end. Le texte écrit par John Baez donné en lien dans le mode d’emploi de la recherche écrit par Enro est beaucoup plus représentatif des contraintes du jeune chercheur aujourd’hui. John Baez nous dit en somme que la difficulté aujourd’hui est de ne pas oublier ce qu’est le plaisir de la recherche compte-tenu des contraintes énormes sur le jeune chercheur. Je l’apprends à mes dépens en ce moment : il faut non pas se faire plaisir, mais faire plaisir aux hautes instances pour continuer dans l’académique. Et faire plaisir signifie , en gros, aller dans les disciplines les plus “chaudes”, trouver des financements, monter un laboratoire mêlant théorie et expérience (whatever it means), avoir des partenariats industriels, publier, publier, publier … Pas question de chercher “au hasard”, au gré des balades à l’étranger ou des visites en PME : il faut en terminer avec les chasseurs-cueilleurs et généraliser l’agriculture intensive; la recherche doit être orientée, planifiée sur 5 ans, et doit pouvoir s’appliquer. C’est vrai aux US, c’est de plus en plus vrai en France. Alors évidemment, si vous avez la chance d’être dans la discipline à la mode et d’être spécialiste du sujet que tout le monde veut développer, tant mieux pour vous, mais dans le cas contraire…
J’aurais aimé entendre des avis de “vrais” jeunes chercheurs (en thèse, en post-doc) pour expliquer les inquiétudes face à l’avenir, ainsi que des avis hors physique qui est une discipline bénie en France (tous les champs disciplinaires ne sont pas similaires : on ne peut pas considérer la physique et la biologie comme deux domaines équivalents dans leur approche, il y a en particulier un à deux ordres de grandeur de différence en termes de coût)… Je suis resté clairement sur ma faim.

Parlons maintenant de notre chère ministre. Pécresse est très forte : elle a cette faculté de se sortir de toutes les questions épineuses à coup de promesses et de “c’est d’ores et déjà prévu”. Ainsi donc a-t-elle au moins l’intention de revaloriser les diplômes universitaires par rapport à ceux des grandes écoles, et annonce-t-elle si j’ai bien compris un rattrapage pour les sciences sociales, “fleuron de la science française”. Very well, mais le diable est dans les détails. Par exemple, dans cette affirmation que 3000 postes d’enseignant-chercheurs ou de chercheurs ont été créés cette année (je n’ai pas vu de telle augmentation au CNRS, a-t-on recruté à l’université ? j’espère qu’il ne s’agit pas de 3000 post-doc CNRS …). Mais aussi dans cette idée que l’université de demain doit se préoccuper d’insertion professionnelle localement. Cette exigence me paraît tout à fait contradictoire avec l’orientation actuelle vers un système à l’américaine. Car ce qui fait la force de l’université US, c’est bien la mobilité très grande qui permet aux grosses universités de drainer les meilleurs étudiants. Nul localisme, ni pour les profs, ni pour les étudiants, ni pour les débouchés. Et bien évidemment, les étudiants d’Harvard n’ont pas vocation à travailler uniquement à Boston ou dans sa région ! Cette exigence d’intégration au bassin de l’emploi me laisse tout à fait perplexe; autant elle n’était pas déraisonnable dans l’ancien système, autant dans le nouveau, j’ai des doutes …
Enfin le bla-bla habituel sur la revalorisation des carrières scientifiques et le manque de vocations. La France est schizophrène que voulez-vous : d’un côté elle affirme manquer de scientifiques, de l’autre elle incite dans les faits ses jeunes docteurs à s’expatrier en masse, pour “s’aguerrir” ou bêtement faute de postes académiques et d’offres dans l’industrie (le syndrome docteur vs ingénieur)… Il est vrai que la situation s’est tellement dégradée depuis le début de ma thèse [1] que je me verrais mal conseiller à un jeune aujourd’hui de se lancer dans une thèse à moins d’être un globe-trotter, de ne pas être stressé à propos du lendemain et d’être célibataire sans enfant. A niveau d’études inférieur ou égal, il est beaucoup plus prudent en terme de débouchés de capitaliser sur un diplôme d’ingénieur, de faire un MBA, voire de devenir conseiller général de Neuilly, que sais-je … Pécresse affirme qu’on attirera les jeunes dans les sciences en y créant des débouchés : elle a parfaitement raison, et c’est la meilleure illustration du fait que nous avons changé d’époque et enterré le plaisir de découvrir défendu par de Gennes.

[1] pour vous donner un exemple concret, la durée typique d’un post-doc était de deux ans quand j’étais en DEA; j’entame ma quatrième année en octobre dans l’incertitude totale face à mon avenir et je ne suis pas le seul.

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5 commentaires à “Billet d’humeur : France inter parle de la recherche”

  1. aA a dit:

    Oui, le monde a changé au cours des 50-60 dernières années (depuis que Pierre Gilles de Gennes a passé son baccalauréat et commencé des études supérieures): la manière d’enseigner et celle d’apprendre, le volume des connaissances scientifiques, les outils, la technologie, les moyens de communication, le ratio français/ anglais dans les publications, le nombre de spécialistes dans une discipline scientifique et le nombre de sous-disciplines et de thématiques, le nombre de participants aux conférences nationales ou internationales et le nombre croissant de ces conférences, la montée en puissance ou l’apparition en France des Organismes de Recherche (CNRS, INSERM, INRA, CNES, CEA…) à côté de l’Université…nous pourrions continuer longtemps l’énumération.
    Le jeune de Gennes prenait ses notes au crayon dans un cahier tandis que l’étudiant de troisième cycle aujourd’hui prépare sa présentation PowerPoint sur son ordinateur portable.
    Il peut toutefois rester quelques valeurs communes comme l’enthousiasme et la curiosité, l’acharnement au travail, les joies, les colères, les frustrations et les succès…
    Pour un jeune chercheur il est certainement préférable d’écouter un scientifique senior pour lequel on a de l’admiration, plutôt que d’écouter une émission réalisée par des médiateurs culturels (aka journalistes).
    Le texte de John Baez est particulièrement intéressant et pertinent : publish, publish, publish !

  2. vf a dit:

    qu’est-ce que je disais

    http://scienceblogs.com/pharyngula/2008/05/when_did_christian_become_a_sy.php

    vf (en californie, desole Tom, ce sera pour une autre fois)

  3. Tom Roud a dit:

    @ vf : effectivement, j’imagine l’effet ravageur d’un billet avec un titre pareil … cf fil précédent. (j’ai corrigé le lien pour qu’il pointe vers le billet dont vous faites référence, enfin j’imagine)

  4. Long commentaire, un pour tous :-) « Coffee and Sci(ence) a dit:

    [...] un peu longuet, je regarde les nouvelles de la discussion et je tombe sur l’indignation de VF. Soit il connaît Denyse O’Leary (Tim, c’est de ta copine qu’il est question, [...]

  5. Nicole The Blond One a dit:

    Un commentaire et un éclat de rire,

    Salut Tom,

    J’ai trouvé moi aussi les émissions du week end de FI assez énervantes, pour ne pas dire pire. Mais bon, ce n’est pas très étonnant. Il ne faut pas s’y tromper, l’image du chercheur et du scientifique reste, encore aujourd’hui, dans l’imaginaire populaire très marquée par les figures, maintenant anciennes, des nobles de l’ancien temps qui occupaient leur loisirs a s’amuser a la recherche. Newton, Lavoisier, Dalton, Darwin… C’était bien a l’époque, pas de soucis de boulot ou d’enfants à aller chercher a l’école. Attention, je ne remet pas en cause une organisation de la vie intrinsèquement dérivée d’une société tellement différente. Mais c’est un fait. Alors bien sûr a l’époque la passion était motrice. Sinon on était gentleman farmer, politicien ou généalogiste. Graduellement, les chercheurs sont devenus des professionnels, mais avec des conditions assez idéales pour “garder la flamme”. Personne derrière PGDG pour lui demander combien de sous il a ramassé. Et puis personne pour l’embêter avec ses enfants. Il était “libre comme un chercheur” c’est sûr ! Alors oui, Paoli s’extasie sur cette fraicheur. Facile la fraicheur quand on n’a pas de compte a rendre !
    L’éclat de rire vient d’Outre-Atlantique. Il voudrait que les journalistes viennent faire un tour ici. Que cela nous plaise ou non, c’est notre avenir, c’est ce que nos dirigeants nous montrent en exemple. Alors quoi butinage, fraicheur, légèreté ici ? Que nenni ! Un professeur ici c’est un directeur des ressources humaines, un gestionnaire, un amasseur de fonds, un communicant et ensuite aussi un fournisseur d’idées. Et la passion dans tout cela me direz vous. Il en faut oui c’est certain. Mais croyez vous vraiment qu’elle ressemble à celle de de Gennes ? Un exemple: Un professeur qui a un succès raisonnable passe une bonne partie de son temps dans les avions à communiquer sa science. Si vous prenez en compte l’écriture d’articles, de grant proposals, l’enseignement et les taches administratives, il vous reste au bas mot une demi heure par semaine pour chaque étudiant de votre groupe (qui est seul a vraiment faire de la science). Alors bon, PGDG il est mignon et Paoli très gentil, mais personne ne peut se permettre de le prendre en exemple.
    Une idole c’est soit un dieu, soit un autre être humain dont l’exemple peut nous aider. PGDG est un très grand chercheur, mais il n’est pas une idole, parce qu’il n’est pas un dieu et que son exemple n’est malheureusement plus très pertinent. La science est désormais un business. Et les grands profs, dans leurs magnifiques talks finement ciselés vous raconteront des histoires faites de passions, de grand élans, de PGDG. Mais ca aussi c’est de la communication. Après on peut discuter de ce que l’on en pense. En attendant, en tant que journaliste, Paoli (dont j’apprécie beaucoup les émissions par ailleurs) devrait s’attacher a commenter le présent plutôt que s’extasier devant un passé bien passé.

    Bonsoir

    Nicole

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