Scientifiques, à l’assaut !

Il y a quelques jours a eu lieu la première conférence scientifique virtuelle, dans le monde de World of Warcraft (WoW pour les intimes). (Via gonzoscientist).

La Première Session venait de se terminer. Il nous fallait sortir de la Cité, traverser le désert des Barrens, pour gagner le lieu du Rassemblement, les antiques Artefacts rocheux. L’idée était de quitter la ville en petits groupes, avec des guides expérimentés à même de défendre les plus faibles. Mais le problème venait de la faune locale. (…). En traversant les Barrens vers le sud, nous avons dû repousser l’assaut des Créatures les plus agressives. C’est alors qu’un crocodile a chargé une étudiante undergraduate. J’ai bandé mon arc et abattu l’animal de trois traits, sauvant l’étudiante. Mais les retardataires n’ont pas eu autant de chance. Lutters, un chercheur en informatique de l’université de Maryland, a tenté de rejoindre les Artefacts par lui-même. Il a quitté la route près des montagnes. Une horde de hyènes lui est tombée dessus et l’a déchiqueté vivant…

Si j’étais un Français râleur, je ricanerais d’un air renfrogné, en pestant contre les scientifiques peu sérieux qui passent leur temps à jouer aux jeux vidéos, soi-disant pour leur travail . Regardez Bill Bainbridge par exemple. 67 ans, chercheur à la NSF … avec 2100 h de jeux sur WoW, 18 personnages dont deux au niveau 70 (le plus haut semble-t-il) ! Bainbridge est aussi l’auteur d’une revue remarquée l’an dernier dans Science, sur la sociologie dans les jeux online. Le domaine existe depuis une dizaine d’année, et est en plein essor semble-t-il. Dès 1997, l’atelier NetLab explorait les différentes possibilités offertes par les jeux vidéos pour l’étude scientifique des interactions sociales. De fait, les mondes virtuels ont des avantages certains par rapport au monde réel pour les expériences de psychologie sociale :

  • pas besoin de grosses infrastructures ni de grosses dépenses
  • mettre au point un laboratoire, n’est qu’une question de codage informatique
  • on peut toucher/recruter beaucoup plus de gens
  • on peut leur offrir le cas échéant des grosses récompenses (virtuelles bien sûr) pour les remercier de participer (d’où l’intérêt du levelling-up des personnages des professeurs …)

Les  jeux vidéos  recréent aussi des contextes sociologiquement et historiquement intéressants. Par exemple, il semble que les joueurs de WoW soient divisés en deux méga clans : l’Alliance et la Horde, ce qui n’est pas sans rappeler par exemple l’affrontement Est/Ouest. Et en 2006, les programmeurs ont ajouté des éléments pour accroitre les frictions entre ces deux blocs, notamment de nouvelles zones pleines de richesses à conquérir. Comme les bénéfices de l’exploitation sont collectifs, cela permet au sociologue d’étudier en temps réel les mécanismes de coopération.

Des Scientifiques de la Horde dans un zeppelinDu coup, quel endroit plus logique qu’un monde virtuel pour tenir une conférence sur les avancées de ce domaine ? Evidemment, l’avantage d’une conférence virtuelle est essentiellement financier : pas de billets d’avion à payer, pas de frais d’organisation (mis à part les frais de connexion). Mais d’autres problèmes inhabituels se posent : quel endroit choisir pour l’organisation sur les vastes et dangereux continents d’Azeroth ?  Comment faire pour s’assurer que les chercheurs “newbies” -i.e. non familiers du jeu- puissent venir assister à la conférence sans se faire massacrer ? Quels sont les endroits les plus intéressants à visiter d’un point de vue scientifique ? Sans compter le financement à l’intérieur du jeu vidéo. Heureusement, Catullus, l’alter-ego de Bainbridge au niveau 70 dans la Horde de WoW  est littéralement multimillionnaire dans Azeroth, et a pu tout prendre en charge ( via quelques astuces pour financer les participants de l’Alliance, à l’aide de son épouse virtuelle !).

Autre question pratique : comment “dialoguer” dans WoW ? Et bien … par chat, naturellement ! Toutes les conférences étaient données dans la fenêtre de chat, avec un modérateur pouvant répercuter les remarques privées des auditeurs. Là encore, les avantages sont nombreux : d’abord, toutes les conférences peuvent être immédiatement archivées et consultées, on peut suivre plusieurs conférences en même temps, revenir dans l’historique si on a oublié un passage (ou si simplement on est arrivé en retard).

Parmi les questions abordées, citons le thème de l’identité (quelle part de notre identité mettons-nous dans les jeux vidéos ? comment l’identité est-elle modelée par nos rapports sociaux ?), ceux de la vérité et du mensonge dans les mondes virtuels. Par exemple, les utilisateurs online ont à la fois tendance à mentir davantage (sur leur aspect physique notamment) et à se livrer plus facilement, en l’absence des freins sociaux réels qui nous poussent à garder nos secrets les plus intimes …

Autre aspect sociologique intéressant : la réaction des joueurs de WoW non scientifiques. Ce billet d’un certain Hoern en est un exemple assez savoureux. Pêle-mêle on y trouve des considérations sur le viol de règles plus ou moins non écrites dans la façon de nommer ses personnages (”Your excursion, the setup, its premise, its participants, even your character’s name are essentially contrary to the RP element of the server and, in the case of your guild and character name, violate Blizzard’s RP policy. “), des considérations scientifiques plus ou moins de mauvaise foi (”Level 20 can be, easily, reached within 5 hours /played. Anyone claiming to know anything about any ecosysstem after spending five hours in it needs a serious scientific attitude re-adjustment.”), des moqueries sur le degré de geekiness et de réalisme des organisateurs. Les geeks n’aiment pas qu’on vienne marcher sur leur plate-bande.

Finalement la conférence s’est déroulée dans de bonnes conditions (modulo quelques morts), et s’est conclut de façon tout à fait savoureuse. Comme tout bon geek, nos scientifiques ourdissent pour la domination du monde, et ont donc lancé une attaque massive en bonne et due forme ! Catullus en tête, les scientifiques ont tenté d’attaquer une forteresse de l’Alliance de WoW, appelée Sentinel Hill. Cela a bien sûr suscité les moqueries de Hoern, qui se réjouissait du massacre à venir de joueurs inexpérimentés au niveau 5 ou 20. Seulement, c’était sans compter sans les scientifiques au niveau 70. Au cri de “Pour la Science” et avec l’aide de la guilde Alea Iacta Est, les scientifiques ont massacré les sentinelles et réalisé une percée dans la forteresse, pénétrant en masse dans l’escalier menant au sommet de la tour. Il a fallu une contre-attaque en bonne et due forme de l’Alliance, rameutant des personnages de haut niveau, pour contre-carrer les projets des scientifiques devenus fous. Nos sociologues se sont faits finalement massacrer jusqu’au dernier …


Références :

Article avec video résumant toute l’histoire.

La guilde de la science.

Un article sur BBC Online.

The Scientific Research Potential of Virtual Worlds, Science,2007:
Vol. 317. no. 5837, pp. 472 - 476, William Sims Bainbridge

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3 commentaires à “Scientifiques, à l’assaut !”

  1. arno f. a dit:

    Excellente nouvelle ! Aujourd’hui WoW, demain le monde. Je mets un lien sur mon blog.

  2. Scientific Geeks « Arnofouquet’s world a dit:

    [...] juin 22, 2008 par arnofouquet Via Tomroud [...]

  3. Tom Roud a dit:

    Merci ! Oui, bientôt le monde … niark niark…

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