Lectures présentes et futures

L’une des choses qui m’impressionne le plus depuis que je suis aux US, c’est la quantité et la qualité des livres scientifiques.

Là où en France on voit souvent les mêmes auteurs, écrire encore et toujours le même livre systématiquement en tête de gondole à la FNAC (Allègre au hasard), aux US, dans n’importe quel Barnes & Nobles, on trouve beaucoup de livres sur la science souvent plein d’idées [1]. L’occasion d’une petite revue des livres qui m’intéressent en ce moment …

The Richness of life : The essential Stephen Jay Gould

Statut : 130 pages lues
(Oui, je sais, c’est pas forcément de toute première fraîcheur pour un premier exemple, mais bon).
J’avais beaucoup aimé “Wonderful Life” sur les fossiles des schistes de Burgess. Cela m’a décidé à investir dans un recueil réunissant les meilleurs textes de Jay Gould. Le livre est divisé thématiquement en 8 parties (je traduis probablement mal): autobiographies, biographies, théorie(s) de l’évolution, taille et formes, étapes et séquences, sociobiologie et psychologie évolutive, racisme scientifique et autre, et religion. Je n’ai lu que les deux premières parties (en gros) et ne suis pas déçu pour l’instant. Si les récits de base-ball me laissent froid, un texte sur la différence entre médiane et moyenne, sur l’interprétation des statistiques , est assez poignant puisque Gould prend pour exemple … son propre cancer. Diagnostiqué en 1982, Gould se penche immédiatement sur la littérature pour y lire que l’espérance de vie médiane n’est que de 8 mois. Le raisonnement scientifique se met alors en branle : Gould sait que des notions telles que “moyenne” et “médiane” ne sont pas toujours pertinentes. Pour les raisons suivantes : en disséquant les statistiques, Gould s’aperçoit qu’il appartient à la plupart des catégories survivant le plus longtemps à la maladie. Autre point important : la distribution d’espérance de vie est à “longue queue“. Autrement dit, Gould en conclut qu’il a en fait de bonnes chances de survivre bien plus longtemps que 8 mois. Et de fait, il a vécu 20 ans de plus. (l’article, intitulé “the Median is not the message” est en fait disponible un peu partout sur le web, source image : wikipedia )
La partie sur les biographies est très amusante. Gould y manie un certain art du contrepied puisqu’il nous raconte la vie de plusieurs scientifiques du passé, qu’on qualifierait aujourd’hui sans hésiter de créationniste. Toute l’habilité de Gould est de replacer les personnages dans leur époque pour, en fait, les réhabiliter, à l’image de Thomas Burnet. Ce dernier essayait de partir du récit de la Bible pour en déduire par raisonnement des caractéristiques physiques du monde. Par exemple, parvenant à la conclusion qu’il était impossible de recouvrir la Terre d’eau par la pluie comme affirmé dans le récit biblique du déluge, il en déduit que la Terre du jardin d’Eden devait en fait reposer sur un immense océan. Il expliquait alors le déluge de la façon suivante : l’enveloppe terrestre, en se brisant, permit à l’eau de monter et d’envahir les terres. Les continents d’aujourd’hui ne seraient que les ruines de la Terre du jardin d’Eden. Le plus amusant est que Burnet ne faisait pas l’unanimité avec ses raisonnements physiques; Newton lui-même privilégiait des interventions divines plus fréquentes pour modeler la Terre !
Je n’ai même pas atteint la partie vraiment biologique, mais le livre tient pour l’instant toutes ses promesses !

Reinventing the sacred, a new view of science, reason and religion
de Stuart Kauffman

Statut : dans ma bibliothèque

Ce livre m’intrigue sur deux points. Le premier, c’est son auteur, Stuart Kauffman, espèce de figure tutélaire de la biologie théorique, inventeur des réseaux booléens que de nombreux chercheurs (moi y compris) ont utilisé pour modéliser la biologie. Le second, c’est le thème du livre, “réinventer le sacré”. Si j’ai bien compris, Kauffman propose une espèce de vision scientifico-new-age de l’univers, vu comme objet d’étude et de fascination “divin”, un peu à l’image du Dieu d’Einstein. On peut penser que ce n’est qu’un énième délire d’un scientifique vieillissant, mais les critiques que j’en ai lues étaient assez positives, et il semble y avoir pas mal d’exemples issus de la “science de la complexité”. Dans cette période où l’athéisme scientifique militant est à la mode, où on se pose aussi des questions sur l’avenir de la science , cela me paraissait intéressant de lire un contrepoint invitant à mettre à la fois du complexe et du sacré dans la science. Je vous tiendrai au courant.

Guesstimation : Solving the World’s problems on the Back of a Cocktail Napkin
de Lawrence Weinstein et John Adam

Statut : critique lue, à feuilleter chez Barnes & Noble

Au delà du titre ironiquement ambitieux, ce livre, dont je viens de lire la critique dans Science, propose de détailler ce qu’on appelle les questions de Fermi. Les deux questions les plus fameuses sont peut-être : “combien y a-t-il d’accordeurs de piano à Chicago” et “combien y a-t-il de civilisations extra-terrestres dans notre galaxie” ? (pour les réponses à plein de questions de Fermi on pourra se référer à ces tableaux; les problèmes de Fermi semblent être à la mode chez google). Tout l’art des questions à la Fermi est de trouver une réponse réaliste par raisonnement sur les ordres de grandeur avec un minimum d’information initiale (d’où le jeu de mot “Guesstimation”). Le livre donne 73 nouveaux problèmes à la Fermi de la vie quotidienne (incluant “combien d’années d’espérance de vie un fumeur crame-t-il ?” ou “combien de personnes sont dans les airs au-dessus des US à un moment donné ?”) avec solutions et méthodes. Parmi les techniques pour résoudre ces problèmes, citons l’utilisation préférentielle de la moyenne géométrique à la place de la moyenne arithmétique. Exemple : quel est le nombre maximum de personnes qu’on peut mettre dans une voiture ? Certainement plus d’une, certainement moins de 100 : la moyenne arithmétique (50) est trop grande, mais si on prend la moyenne géométrique on trouve 10, beaucoup plus raisonnable …

Ajout 10 Septembre : Celui a une idée intéressante sur la résolution du deuxième problème de Fermi cité ci-dessus …

[1] J’ai aussi l’impression qu’il y a une certaine tradition de publication des idées scientifiques un peu iconoclastes dans des livres, non évalués par les pairs, ce qui peut donner le meilleur comme le pire d’ailleurs.

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7 commentaires à “Lectures présentes et futures”

  1. Yvic a dit:

    Stepehn Jay Gould a aussi écrit l’excellent “The Mismeasure of Man” sur la mauvaise utilisation des statistiques pour alimenter les thèses racistes et xénophobes (supériorité de l’homme blanc, etc…). Une très très bonne lecture.

    [Reply]

  2. Timothée a dit:

    Je suis assez fana de la guesstimation, et des dessins sur les napes de resto… Des fois je me dis qu’il faudrait les garder, dans la mesure ou ça fait aussi partie du “‘cahier de labo”!

    Sinon, je ne peux que te recommander “L’origine de la vie — le sceptique et le gourou” (orig. “Origins, a Skeptic’s guide to the creation of life on earth”) par Robert Shapiro, notamment pour le prologue et la chapitre 1 : “Le doute et la certitude”. Et pour le reste aussi, le bouquin est très bien écrit. Il faudrait que j’en fasse une revue, un de ces jours, mais j’ai déjà d’autres idées de billets “littéraires”. Il faut que je remette la main sur mon stabylo…

    J’attend ta revue du Kauffman avec la plus grande impatience!

    [Reply]

  3. coincoin a dit:

    Le bouquin de Shapiro est en effet excellent, mais il a deux défauts :
    1) il est devenu assez obsolète*
    2) mais on n’a pas fait mieux depuis :-) (à ma connaissance)

    * Pour le côté technique ; en particulier, je pense que le ton général de “pessimisme goguenard”, qui correspond au souvenir que j’en ai gardé, était adapté en 1986 mais convient moins à la chimie prébiotique d’aujourd’hui. Mais l’invitation à l’esprit critique de Shapiro et l’exposition des concepts de base du domaine gardent tout leur intérêt.

    Quant à Gould, il était bien sûr remarquable (m’enfin, je dois faire partie de la micropoignée de lecteurs qui ont trouvé que La structure de la théorie de l’évolution était un livre passionnant et beaucoup trop court, donc…)

    [Reply]

  4. Timothée a dit:

    coincoin : C’est surtout pour le premier chapitre que je le recommande, en fait…

    Et sinon, pour La structure…, on est deux… On fait un club?

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  5. coincoin a dit:

    Hmm… l’idée d’un groupe “We want more of Structure !” réunissant moins de fans que le Bactérioblog sur Facebook serait un tel affront à la mémoire de Stephen que je n’ose même pas l’envisager…

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  6. Tom Roud a dit:

    Surtout qu’il sera difficile d’avoir plus de “Structure”, j’en ai bien peur (tandis qu’on peut encore compter sur le bacterioblog !)

    [Reply]

  7. :-D « Coffee and Sci(ence) a dit:

    [...] 10, 2008 par Oldcola Lu chez Tom : dans n’importe quel Barnes & Nobles, on trouve beaucoup de livres sur la science souvent [...]

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