Pourquoi je ne sais pas sur quel pied danser avec le Pasteurdon
Vous le savez peut-être, mais aujourd’hui a lieu le Pasteurdon. Citoyens, sportifs, blogueurs se retrouvent sollicités. Pourtant, ces appels à la charité me mettent toujours un peu mal à l’aise. Explications.
La question du moyen de financement de la recherche et de son but est en réalité rarement débattue sur la place publique. Daniel Schneidermann avait posé la question pour le LHC, sur le mode “à quoi sert l’argent public dépensé”? A l’opposé, quand il s’agit de financer un institut privé ou une association telle que l’AFM, les moyens de financement sont (quasi) exclusivement privés, et les choses sont un peu différentes car la question devient plutôt “pourquoi donner ? “.
Il y a de très bonnes raisons de donner (voir aussi ce billet d ‘Enro qui me répondait sur le même sujet) :
- le financement par dons permet d’associer vraiment le grand public à la recherche, ce qui est loin d’être inutile et s’avère efficace dans certains domaines (voir par exemple sur un sujet assez similaire ce billet),
- le financement par dons permet peut-être de véritablement “concerner” les gens, et donc de concentrer et de mobiliser plus d’argent. En tous cas, aux US où il y a une forte culture du don, cela ne marche pas trop mal,
- Pasteur fait évidemment de la très bonne recherche,
- LA raison majeure : la recherche manque chroniquement de moyens en France, la biologie y est sous financée, et on est probablement en train de prendre un retard insurmontable.
Cependant, il ne faut pas oublier que dans un système de financement par dons, se met en place toute une batterie d’effets pervers, qu’on peut observer à grande échelle aux US :
- l’allocation des moyens de recherche n’est pas forcément optimale, mais va se faire à l’émotion, au coup par coup ou en fonction de l’impact médiatique de telle ou telle maladie. C’est ce qui amène certains prix Nobel comme Craig Mello à se plaindre de manques de moyens pour leur recherche. Hier la thérapie génique était à la mode. Aujourd’hui, ce sont les cellules souches. Mais peut-être que la solution pour combattre le cancer viendra en réalité d’un obscur travail sur un ver quelconque, qui se retrouve aujourd’hui sous financé parce que la mode est ailleurs. L’un des problèmes du financement par don, c’est qu’il amplifie les modes (sans compter aussi l’aspect utilitariste).
- le don est en réalité rarement gratuit; le donateur fait un investissement, demandera des comptes et pourra avoir certaines exigences. Par exemple, on se souvient que l’Église catholique avait conditionné ses dons à l’absence de recherche sur les cellules souches. C’est désormais chose courante aux US : ainsi un centre de recherche pour le cancer à New York a interdiction formelle de faire de la recherche sur les cellules souches, du fait des exigences d’une Eglise qui possédait autrefois le terrain.
- qui dit institut de recherche privé dit gestion du privé, et en France, on en revient souvent à crier (illégitimement) haro sur les charges sociales. Je m’étais réjoui d’un appel contre la fuite des cerveaux l’an dernier, avant qu’erathrya ne me signale certains extraits de l’appel :
des mesures spécifiques doivent être adoptées afin que les associations et fondations n’aient à supporter le surcoût financier des charges sociales, dont le poids restreint dramatiquement leur capacité d’action.
il est probable que les donateurs soient peu enclins à faire des dons à la recherche en sachant que moins de la moitié de leur don financera réellement des projets.
Autrement dit, les fondations privées sont d’accord pour financer les jeunes chercheurs, mais a minima. Et de fait, on sait tous dans le milieu le problème des financements sur libéralité des doctorants et post-doctorants, qui se retrouvent sans protection sociale. La recherche financée par le privé, c´est aussi cet aspect “sweat science” jamais débattu sur la place publique.
J’ avoue aussi ne pas avoir trop aimé l’intervention des dirigeants de l’institut Pasteur sur France Inter ce matin, pour certains sous-entendus, du genre : “l’institut Pasteur c’est bien car on se finance aussi sur les brevets” – sous-entendu, ce n’est pas comme ces parasites qui font de la recherche fondamentale sous perfusion de nos impôts. Pour avoir de la recherche appliquée, il faut de la recherche fondamentale. Et cette recherche fondamentale ne peut et ne doit jamais être subordonnée à des “investissements”, car sa rentabilité est en fait aléatoire. Celui qui déposera le brevet et en récoltera tous les fruits n’est que le dernier maillon d’une chaîne de chercheurs, et aucun institut de recherche ne peut mener à lui seul la totalité de la recherche qui aboutira à un brevet.
Le Pasteurdon pose donc surtout la vaste question du financement public/privé de la recherche et de son but. Tout est probablement une question d’équilibre, mais, sans remettre en cause l’existence et l’action de Pasteur, je ne crois pas qu’on puisse réaliser en France ce qui se fait aux US pour des raisons qui sont aussi culturelles. Et je ne peux m’empêcher de penser que plus il y aura de recherche financée sur des fonds privés, moins l’Etat fera d’effort de recherche publique dans un jeu à somme quasi-nulle.
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September 20th, 2008 at 05:03
Merci d’exhumer cette discussion de 2006 autrement vouée à l’oubli… Ton billet résume bien ce qui se joue autour de ces appels au don, mais tu oublies qu’en l’occurrence, l’Institut Pasteur est né d’une grande souscription ouverte en France et à l’étranger, où se mêlèrent “les dons des plus grandes fortunes, l’épargne de l’étudiant, le salaire de l’ouvrier” (Daniel Raichvarg, Louis Pasteur, Découvertes Gallimard). Cet engouement s’explique à la fois par un nationalisme patent dans un XIXe siècle mouvementé mais aussi par la volonté d’aider un Institut travaillant manifestement pour le bien de tous (la vaccination, à l’époque, n’était pas une moindre invention). C’est donc dans ses gènes et cette perspective historique montre que l’analogie avec le modèle américain n’est pas forcément le cadre de lecture le plus pertinent !
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September 20th, 2008 at 09:25
Il faut aussi comparer les coûts de collecte du don à ceux de l’impôt. Ceux de l’institut Pasteur sont vraisemblablement bas mais ce n’est pas le cas de toutes les associations (Je pense par à l’ARC d’il y a quelques années.).
À cela il faut ajouter que les dons sont souvent défiscalisés et qu’ils ont donc un coût pour l’État.
Le financement par don n’est pas une mauvaise chose mais comme vous le soulignez, il ne dispense pas de réflexion ni le donateur, ni les pouvoirs publics.
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September 20th, 2008 at 10:36
@ Enro : je ne connaissais pas l’histoire de Pasteur, merci ! Cela dit, si son histoire est très spécifiquement française, le discours et la philosophie officielle me semblent se rapprocher de plus en plus d’une pratique à l’américaine. Cf cette volonté de déposer des brevets par exemple, qui me semble beaucoup plus dans l’air du temps et ne devait pas être, le pense, le but principal de la souscription dont tu parles.
@ jean : merci de votre commentaire; ce qui me frappe comme j’ai essayé de le faire sentir dans l’introduction est la façon dont le discours public et médiatique (particulièrement en matière de recherche) questionne quasi- systématiquement l’efficacité du financement public mais beaucoup plus rarement le financement privé.
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September 21st, 2008 at 16:27
“Pasteur fait évidemment de la très bonne recherche”
Louis ou l’Institut ?
Je déteste les axiomes.
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September 21st, 2008 at 19:24
@ Roberta : les chercheurs que je connais de Pasteur sont très bien, maintenant, si vous pensez que ce sont de gros nuls, vous êtes libres de développer en commentaires.
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September 22nd, 2008 at 02:25
Comme je l’ai dit, je déteste les axiomes, ou devrai-je dire les jugements globaux. Les Pasteuriens ne sont ni tous géniaux ni tous nuls. Bref, c’est le “évidemment” qui m’a fait grincer des dents
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September 26th, 2008 at 08:28
Je rebondis juste sur le “sous-entendu” :
(“l’institut Pasteur c’est bien car on se finance aussi sur les brevets” – sous-entendu, ce n’est pas comme ces parasites qui font de la recherche fondamentale sous perfusion de nos impôts.)
L’une de citation de Louis Pasteur qui n’est pas oublié aujourd’hui est la suivante :
« La science et les applications de la science, affirmait Pasteur, sont liées entre elles comme le fruit à l’arbre. »
Donc a mon avis le sous-entendu n’en est pas un. Un fait est que l’Institut Pasteur est une fondation privée, dont les sources de financement proviennent du mécénat, de l’état et des brevet, dans une proportion de (env.) un tiers chacune.
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