Mortelle Epistole

La Cité des Sciences a organisé il y a quelques mois un concours de nouvelles, accompagnant l’exposition “Crime, La science témoigne”. L’idée était d’écrire une nouvelle policière, d’inspiration scientifique.

Je me suis lancé et ait transformé ce billet parodique que j’avais écrit le 1er avril dernier en “vraie” histoire, dont les principaux protagonistes sont Charles Darwin et Robert FitzRoy (avec une pincée de Mesmer et d’Edgard Allan Poe pour coller avec l’époque). Je reconnais aussi que j’ai tordu un petit peu le bras à la science, mais c’est pour la bonne cause, et j’en appelle à votre “suspension of disbelief” comme on dit…

L’expérience a été amusante et instructive pour moi : je me suis rendu compte qu’écrire de la fiction, c’est vraiment difficile et mon travail me laisse au final assez insatisfait, je n’ai pas vraiment réussi à suggérer les choses aussi bien que je l’aurais voulu côté poltergeist, d’autant plus que j’ai dû me restreindre pour coller au “format” exigé..
Depuis, il semble que le concours soit mort de sa belle mort faute de participants, et la Cité des Sciences souhaite simplement éditer un recueil “souvenir”. Je publie donc ma nouvelle ici, n’hésitez pas à commenter, même si c’est pour dire que c’est trop nul ! J’en profite aussi pour remercier mon épouse et mon amie Françoise pour leurs soutiens et leurs conseils dans l’écriture de cette nouvelle !


Mortelle Epistole

Down House, Résidence des Darwin, 25 mars 1865

FitzRoy,
Merci pour votre invitation à débattre. A mon grand regret, je dois décliner, ma santé est trop faible
. Si vous le souhaitez, je solliciterai de nouveau Huxley pour me remplacer comme il y a 5 ans à Oxford.

Ces jours-ci, je songe  avec mélancolie à nos années sur le Beagle …
***
HMS Beagle, Janvier 1832, Isles du Cap Vert
Une colonne de verre se dressait au centre du bureau du capitaine Robert FitzRoy. Un liquide transparent l’emplissait entièrement, troublé par des volutes laiteuses à l’aspect cristallin. Charles Darwin les examinait avec attention

- Dites-moi capitaine, cela fait plusieurs jours que j’observe ce dispositif dans votre cabine, et je constate des changements dans ces spirales liquides. Vous être un homme  trop pragmatique pour vous encombrer d’un objet décoratif en mer,  quel usage faites-vous donc de cet objet ?
FitzRoy s’avança et se plaça aux côtés de la cartouche en verre, sourire aux lèvres
- Mon bon Darwin, il s’agit de ma boule de cristal, un livre ouvert sur les esprits de l’atmosphère et l’éther !
Le capitaine marqua une pause, leva la tête, comme si quelqu’un l’avait soudainement interrompu. Darwin haussa un sourcil perplexe
- Vous avez devant vous un prototype de baromètre à tempête de ma création, continua FitzRoy du même ton. Celui-ci équipera bientôt, je l’espère, …
Le capitaine laissa sa phrase suspendue, fixant la colonne de verre. Darwin, lui aussi, restait interloqué
- Capitaine ?
- … tous les navires de l’Amirauté, reprit soudainement FitzRoy. Voyez-vous, le liquide est trouble aujourd’hui, et nous pouvons distinguer de petites étoiles. Monsieur Darwin, la science de l’avenir est formelle : un orage arrive sur nous
- Hum …  fascinant, continua un Darwin sceptique mais poli. La météorologie est un domaine du savoir qui m’est étranger; je suis heureux d’être entre de si bonnes mains…
Darwin se baissa pour mieux examiner l’objet
- Quelles mixtures composent donc ce baromètre ? Ces cristaux évoquent de la glace … et que  c’est étrange,  je ne vois nulle trace d’argent liquide !
Le capitaine porta sa main à l’épaule de Darwin
- Ah, cher Darwin, j’ai mis au point un dispositif des plus simples à fabriquer et moins capricieux qu’un baromètre ordinaire. Le liquide est un composé de sels métalliques simples, et d’autres essences comme le camphre.
FitzRoy se redressa fièrement
- C’est la première fois que j’utilise ce baromètre en mer, et  je dois dire en toute modestie que le baromètre à tempête “FitzRoy”  est l’outil le plus fiable …
Un tremblement secoua alors le capitaine, qui porta sa main droite à sa tempe. Darwin, mal à l’aise, fit un pas en avant
- Capitaine, tout va bien ?
FitzRoy posa sa colonne liquide, s’éloigna lentement de son bureau,  et s’effondra dans une chaise à proximité de sa couche.
- Ah Darwin, certaines obligations urgentes viennent de se rappeler à mon esprit, auriez-vous l’obligeance de disposer maintenant afin que je puisse m’y consacrer ?
- Oh … certainement
Le naturaliste salua et s’éclipsa rapidement, un peu inquiet. Le capitaine resta assis, fixant du regard son baromètre à tempête
-  Tonnerre de Dieu, ne pouvez-vous donc la fermer ! tonna-t-il en direction de la colonne de verre

***
Vous avez mon éternelle gratitude pour votre aide sur le Beagle, pour votre acuité et votre précision de scientifique, qui m’ont permis de progresser dans mes travaux. A ce propos, mon ami, je dois aujourd’hui vous confier un secret…

***
HMS Beagle, Mars 1832, Bahia
- Et Robert n’oubliez pas vos Grâces !
FitzRoy, seul dans sa cabine jeta un regard noir à son baromètre
- Que j’aimerais parfois fermer la porte sur l’éther… maugréa-t-il

On frappa à la porte
- Entrez donc !
Darwin entra dans la petite cabine, le regard sombre. Sans un mot, les deux hommes s’assirent pour le repas. Le naturaliste se lança soudainement dans une tirade rapide.
-  Vous l’avez vu comme moi, la façon dont les esclaves ont été traités  devant nous à terre n’est pas acceptable. J’ai pu m’entretenir avec certains de nos hommes au port, et ils m’ont garanti que les maîtres avaient pourtant retenu leurs fouets devant notre équipage. Ils m’ont conté les multiples mauvais traitements que  les Noirs subissent. Ces esclaves ne sont-ils  pourtant pas des créatures de Dieu, des hommes, et nos frères ?

FitzRoy, qui venait de se verser un brandy, manqua de s’étrangler
- Oh Robert, quel toupet ! L’ordre naturel doit ….
Le capitaine jeta un regard angoissé à sa colonne FitzRoy, puis se retourna vers le naturaliste
- Ecoutez Darwin, croyez-moi bien que je le déplore moi aussi, mais ces hommes noirs connaissent eux-mêmes  l’ordre …
- … être respecté, la race supérieure …
-
… des choses, j’ai entendu dire que certains maîtres  offrent parfois à leur esclaves leur liberté …
- est faite pour dominer …
-
… et que ceux-ci la rejettent toujours. La liberté pour l’homme inférieur peut-être un
- … les races inférieures …
- fardeau. Mais bon Dieu, taisez-vous !
Darwin resta bouche bée devant l’accès de rage soudain du capitaine, apparemment dirigé vers … son bureau . Il  repartit néanmoins de plus belle, très échauffé lui aussi :
- Mais enfin capitaine, comment pouvez-vous dire cela ? Pensez-vous honnêtement qu’un esclave peut répondre en toute tranquilité à une telle question de son maître ? Capitaine !
FitzRoy se leva alors, les yeux injectés de sang, et renversa sa chaise.
- Par pitié, taisez-vous,  et laissez-moi !
Darwin, contenant sa colère, se leva à son tour.
- Capitaine, je prends congé, mais je pense qu’il nous sera difficile de cohabiter en bonne intelligence si vous réagissez ainsi lors de nos conversations. J’éviterai d’aborder ce sujet dorénavant.
Le naturaliste plia sa serviette, la déposa sur la table , et sortit.
- Robert, de tels propos sont inacceptables, cet homme ne comprend pas l’ordre naturel des hommes et des espèces.
-
Mais, mais … que voulez-vous donc que j’y fasse ?
- Je ne vois qu’une seule solution. Il faut que je lui parle !
***
Comme je vous le disais plus haut, ma santé est fragile. Ces faiblesses m’ont  maintenu toute ma vie à Down House, me permettant  toutefois de me consacrer pleinement à mes travaux de scientifique. Mais j’ai toujours regretté de ne pouvoir repartir en voyage. La science m’a beaucoup apporté, mais j’aurais échangé cette somme de connaissances  pour une vie  d’explorationQue j’ai maudit ma constitution fragile !
***
Océan Pacifique, 1835

Comme chaque soir, le Capitaine se préparait à dîner en cabine quelques minutes avant l’arrivée de Charles Darwin. Ce soir, il hésitait
-  il le faut.
-
Mais enfin… ne lui avez-vous  donc pas parlé  depuis le temps ?
- Robert, vous l’avez entendu. Ce misérable remet en cause l’ordre divin. “La Terre ne serait pas éternelle,  la création n’aurait pas été unique,  des nouvelles races d’animaux pourraient apparaître et disparaître “… Assez !
-
Mais vous voyez bien qu’il ne vous entend pas ! Il  n’arrive manifestement pas à s’ouvrir à l’éther. Et pire, il le cache, mais je sais que sa santé se dégrade. Je crains de ne le mener à sa perte !
- Serait-ce si grave de  tuer un hérétique  ? Robert !
-
Oh, seigneur… oh seigneur… pardonnez-moi.

Comme chaque soir, FitzRoy ouvrit son baromètre à tempête. Comme chaque soir, il en préleva quelques gouttes de la mixture FitzRoy. Comme chaque soir, ils les versa dans une petite poire dissimulée dans sa manche. Comme chaque soir, ils les verserait dans le brandy de Charles Darwin.
***
C’est sur le Beagle que ma santé  a commencé à décliner de façon inexplicable. Et j’avais remarqué à l’époque que mes crises de fièvre étaient toujours plus intenses lors des nuits suivant les repas dans votre cabine. Etait-ce la passion virulente de nos débats ?  Nul ne le saura jamais; toujours est-il que c’est lors de l’un de mes délires nocturnes que l’image de mon grand-père Erasmus m’est venue; et cette nuit là, par une mystérieuse alchimie, le mécanisme de transmutation des espèces m’est apparue pour la première fois. Ainsi donc, nos dîners communs, à l’atmosphère parfois empoisonnée, ont semble-t-il directement suscité cet épisode de fièvre qui m’a inspiré la théorie de l’origine des espèces. Ironiquement, il me faut donc reconnaître votre paternité indirecte dans la théorie de l’évolution.
Avec mes voeux les plus chaleureux
votre dévoué Darwin.
***
Londres, 30 avril 1865
- Il a compris !
Robert FitzRoy se leva, et entra calmement dans sa salle de bain
- Vous l’avez lu, Robert…  “à l’atmosphère parfois empoisonnée”…Robert, il sait !
- Non,  c’est impossible, il ne peut pas savoir, cette essence est indécelable, je le sais, j’en ai tant absorbé moi-même !
FitzRoy fixa du regard l’un des nombreux baromètres  entreposés, qui portaient son nom et avaient fait sa gloire dans la météorologie
- Comment a-t-il pu échapper aux pouvoirs de cette essence ? Pourquoi n’avez-vous pu lui parler ?
- le démon était probablement déjà trop fort en lui. Regardez Robert, comme il revient nous persécuter; nous narguer …

- Oh seigneur … oh mon Dieu…
FitzRoy, le visage baigné de larmes, saisit calmement son rasoir
- Relisez cette lettre Robert. Regardez comme il souhaite maintenant vous attribuer la paternité de cette hérésie, comme conséquence de notre complot. Qu’adviendra-t-il du salut de nos âmes s’il rend toutes ces informations publiques ?
- Oh, oh, pauvre de moi
- Robert, vous avez failli  … je vous l’avais dit, je vous avais prévenu !
- Non, non, pour la dernière fois, taisez-vous, taisez-vous, TAISEZ-VOUS !

D’un geste leste du rasoir, FitzRoy se trancha la gorge.
***

Down House, 4 Mai 1865

Le docteur Jenner finissait l’examen de Charles Darwin, qui se remettait tout juste d’une nouvelle crise de fièvre

- Charles, vous semblez aller mieux.

- Quel soulagement…

- Aussi… j’ai récemment consulté la littérature, et une nouvelle hypothèse m’est venue. Vos crises chroniques pourraient correspondre à des symptômes d’imprégnation saturnine. Pourriez-vous avoir été exposé, sur le long terme, à quelque sel métallique ?

Darwin tourna le dos à Jenner, et fixa d’un air songeur sa bibliothèque

- Hmmm. Je ne sais, Jenner… Avez-vous entendu pour  FitzRoy ?

- Charles,

- Oui, une grande perte pour l’amirauté, répondit Jenner. Aviez-vous eu des contacts récents avec lui ?

- Il comptait organiser un nouveau débat sur l’évolution, et m’avait invité. Probablement pour m’humilier encore, Bible brandie …

- Charles,

- Jamais de ma vie n’ai-je rencontré quelqu’un de si troublé, continua Darwin. Je l’aimais sincèrement autrefois; mais son caractère était si ombrageux que mon amitié s’est évanouie … J’ai été surpris de la nouvelle de son suicide. Peut-être n’aurais-je pas dû l’être tant, je me souviens m’être dit qu’il finirait comme cela; le pauvre perdait déjà l’esprit lors de notre voyage…. Jenner merci encore pour votre aide, vous êtes sans aucun doute l’un des plus compétents.

- Merci Charles, je dois partir maintenant.

Jenner salua et prit congé. Darwin s’avança vers sa bibliothèque, et en tira un volume relié.

- une lettre étrange, écrite lors d’une crise, aurait-elle pu lui faire perdre l’esprit et déclencher son geste ?

“Zoonomia” pouvait-on lire sur la couverture. L’auteur en était le grand-père de Charles, Erasmus. Darwin l’ouvrit, et lut à voix haute un passage maintes fois souligné

- “lorsque nous regardons les métamorphoses des animaux, lorsque nous regardons les changements induits par l’élevage chez les animaux domestiques, lorsque nous examinons l’incroyable unité du plan d’organisation des corps des animaux; alors, il nous faut conclure que toute la création a été tissée d’un seul et unique fil vivant”

- Charles, souhaitiez-vous lui faire perdre définitivement l’esprit ? Vous doutiez-vous qu’il serait ébranlé par votre lettre, et en arriverait à de telles extrémités  ?

- Ah, grand-père, j’apprécie certainement votre inspiration scientifique… Mais pourquoi ma conscience a-t-elle pris votre voix ?

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