Un regard d’économiste sur le “climategate” ? Nope
Avec l’affaire des “leaked e-mails” (ou du “climategate” selon votre point de vue), c’est un peu du monde réel de la recherche qui se retrouve exposé en pleine lumière. Le grand public qui croyait à un monde de la science idéal, découvre que les choses sont un peu différentes, un peu plus terre à terre.
Même Stephen Dubner, auteur de Freakonomics, semble tomber des nues. Pourtant, il aurait pu utiliser son regard d’économiste, et nous en dire beaucoup sur les incitations dans le monde de la recherche . Aujourd’hui, les incitations se résument au “publish or perish” : il faut publier le plus et le plus vite possible, et lorsqu’un jeune professeur commence sa carrière, “on” lui conseille officieusement et entre deux portes d’apprendre à faire vite et mal, voire à ne pas faire du tout, tous ces petits trucs qui bénéficient plus à la communauté qu’à lui-même. Il n’y a donc en réalité aucune incitation récompensant les chercheurs qui consacrent du temps à la communauté en général, qui partagent correctement leurs données, mais aussi qui font de bonnes revues d’articles bénévolement ou encore s’investissent dans l’administration de la science et de l’université; pire, le “publish or perish” vous enjoint de facto à faire le contraire, puisque moins de temps de recherche, c’est moins de publis et donc un risque plus grand de perdre son job. Lorsqu’en plus, le fait de partager les données vous expose à devoir perdre du temps à vous défendre face à des critiques méthodologiques qui viendront nécessairement de la part de “sceptiques” à la mauvaise foi perpétuelle, peut-on blâmer le chercheur exprimant son ras-le-bol et sa mauvaise volonté dans un e-mail privé ?
Donc Stephen Dubner, plutôt que de déplorer la “ugly side” de ces salauds de climatologues, aurait pu nous dire, en bon disciple d’Adam Smith, que la morale n’a pas grand chose à voir avec tout ça et préconiser les incitations et les régulations qui d’elles-mêmes empêcheraient toute ambiguité et mouvement de mauvaise humeur (dans ce cas précis) et bénéficieraient à tous (en général): revues gratuites, imposant le partage de données avant publication, édictant des règles claires pour la fabrication de figures, reconnaissance professionnelle du travail de peer-review, garantie d’indépendance et du financement des recherches sensibles, reconnaissance de l’enseignement et des charges administratives pour le salaire et l’avancement, garanties plus fortes de l’emploi scientifique ….
L’ironie est qu’il est fort possible que Stephen Dubner ait précisément des incitations contradictoires à l’utilisation de son regard de scientifique dans ce cas précis: il assure la promotion d’ un nouveau livre dont le sous-titre est “Global Cooling” (et d’une Apple app. gratuite). Est-il alors si différent de la plupart des media en ligne français (slate, rue89, …), qui préfèrent manifestement un Courtillot ou un Galam à un Jouzel pour parler de science du climat , s’assurant ainsi débat, audience et buzz ?
(lire aussi chez Laurent Guerby)
Aucun billet similaire

November 28th, 2009 at 05:45
je suis d’accord avec toi sur le fond (les pbs d’incitations des scientifiques) mais, apres avoir ete lire le billet de dubner, je pense que tu deformes sa pensee – il n’a pas l’air “surpris” et ne “deplore pas”.
“Truth be told, scientific research has been a blood sport for centuries….”
” anyone (*NOT HIM?!*) who clung to that old-fashioned vision of scientists at work will be surprised by the reality. ”
Maintenant, sur les solutions au probleme:
- en eco, les grands journaux requierent maintenant que les donnees soient mises en lignes, et les programmes informatiques partages pour faciliter la replication. (cela fait suite a qq scandales, dont 2 qui concernent Levitt d’ailleurs!)
- je pense que le travail de peer review est partiellement recompense par les editeurs sur lesquels on fait bonne impression. Certains journaux remunerent maintenant les referee report (de 100 a 250$ en gros)
- le teaching /admin works est rewarde en interne car pris en compte pr la tenure.
c’est sur que tout ca n’est peut-etre pas assez.
[Reply]
November 28th, 2009 at 11:27
Bon, donc :
- Dubner n’est pas économiste. C’est un journaliste free-lance sans la moindre compétence dans le domaine. Son seul titre de gloire est d’avoir co-écrit freakonomics, le premier, qui est une présentation grand public des travaux de Steven Levitt. Dire que l’avis de Dubner est un avis d’économiste, c’est à peu près comme dire que l’avis de Jacques Julliard est un avis de climatologue.
- Levitt et Dubner se sont fait démonter la figure, non seulement par les climatologues, mais aussi par l’ensemble des économistes, à propos de leur chapitre sur le réchauffement dans superfreakonomics. Tout le monde peut se tromper, et ils auraient pu faire amende honorable; ils ont préféré jouer les vierges attaquées par des méchants. Pas étonnant qu’ils profitent maintenant de la moindre occasion pour casser les gens qui leur ont mis le nez dans le caca.
- Pour revenir au problème du “climategate” : ce que cela montre n’est pas tant un problème d’incitations dans le monde de la recherche que tous les problèmes que pose le mélange entre science et politique. La politisation de la science existe, d’autant plus dans un domaine dans lequel la science est vouée à être liée à un programme d’action politique, comme la question du climat. Les gens des sciences sociales ont quelque expérience des difficultés de la chose (et cela n’empêche pas les dérives); dans les sciences dures, on aurait peut-être besoin d’un peu plus de formation épistémologique.
[Reply]
November 28th, 2009 at 13:17
La discussion que je cites commence entre deux scientifiques Warwick Hughes (qui a sa liste d’article peer reviewed) et Phil Jones, fort cordialement et constructivement des deux cotés. Mais quand la discussion se resserre sur un problème potentiel c’est la que Phil Jones sort sa fameuse citation et refuse de sortir les données.
Au vu de cette histoire particulière “perdre du temps à vous défendre” est plutot “perdre un temps considérable a cacher ses données”
.
[Reply]
November 28th, 2009 at 16:19
@francois : j’ai quand même un peu l’impression qu’il joue au chevalier blanc
Donc en fait c’est l’hopital qui se fout de la charité ?
.
Sur le rewarding, le teaching/admin n’est pas toujours rewardé en interne, loin de là, si ce n’est peut-être sous une forme négative, i.e. si tu es un prof excécrable, tu vas te faire virer, mais si tu es un excellent prof, tu ne vas pas forcément avoir ta tenure.
@ A. delaigue :
J’avoue que je n’avais pas saisi que Dubner n’était pas économiste, mais bon, depuis le temps, il pourrait essayer un peu au moins
Sur les attaques, honnêtement, quand on met “Global cooling” sous le titre du livre ….
D’accord aussi sur le côté politique de la chose, mais les aspects “données bordéliques/non partagées” et “courbes arrangées” m’ont rappelé des trucs que je vois quotidiennement en biologie, c’est pour ça que j’ai généralisé.
@ L. Guerby : A mon avis, c’est plutôt perdre du temps à cacher ses données (environ le temps d’écrire l’e-mal) contre perdre du temps à devoir discuter à l’infini sa méthodologie (des années). Le calcul est vite fait
[Reply]
November 28th, 2009 at 18:12
salut Tom,
dans cette affaire il faut aller au fond du problème, à savoir que des scientifiques à la pointe de la nouvelle idéologie du réchauffement ont effectivement :
- Corruption du processus de relecture (peer-review) et de publication scientifique;
- Manipulation des données;
- Non divulgation de données;
- Consensus de façade;
- Manipulation des médias et de l’opinion publique;
- Diffamation d’autres scientifiques sur des motifs non scientifiques
Ça me rappelle les meilleures heures du communisme!!!
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 28th, 2009 at 20:47
Patrick, je ne suis pas d’accord.
A ma connaissance, les seuls gens pris la main dans le sac pour des pratiques limites dans le processus de relecture ne sont pas du côté que vous croyez. Souvenez-vous, l’affaire avait fait grand bruit l’an dernier :
http://www.interet-general.info/article.php3?id_article=11853
Manipulation de données ? Consensus de façade ? C’est du pur fantasme je pense.
Manipulation des médias et de l’opinion publique ? Encore une fois, les manipulateurs ne me semblent pas être du côté des scientifiques sérieux…
DIffamation d’autres scientifiques sur des motifs non-scientifiques ? Vous avez d’autres exemples que les sceptiques qui traitent toute la communauté de collusion et d’incompétence après avoir piraté une poignée d’e-mails ?
Je vous renvoie à ce billet :
http://tomroud.com/2009/11/16/le-paradoxe-de-lexpertise/
[Reply]
patrick Reply:
November 29th, 2009 at 17:01
Salut Tom,
Hélas je me vois contraint de mettre les points sur les i :
tu trouveras le détail de chaque assertion ici http://skyfal.free.fr/?p=422
Désolé.
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 29th, 2009 at 17:51
Hélas Patrick, je ne peux que maintenir mon desaccord et mon sentiment que toute cette affaire est révélatrice du décalage entre science réelle et l’idéalisation que les gens en font. Juste un exemple : les papiers mauvais sont plus nombreux que les bons papiers, il est tout à fait normal de faire une sélection de ceux à inclure dans le rapport du GIEC et donc d’en exclure, ce n’est pas de l’osctracisme, on fait pareil à chaque fois qu’on écrit quoi que ce soit. On retrouve encore le coup du “trick” qui ne relève certainement pas de la manipulation de données, realclimate explique bien pourquoi (désolé aussi).
J’ajoute que je n’accorde pas la moindre once de compétence et/ou de bonne foi à tous ceux qui montent en épingle des pratiques normales comme “manipulatrices” en jouant sur l’ignorance du grand public. C’est aussi le gros problème que j’ai avec les sceptiques, cette facon de faire feu de tout bois, et là encore, la manipulation n’est pas du coté des scientifiques.
Cette affaire va faire beaucoup de mal à la science en général, n’en doutons pas car elle va encore plus mettre la confusion dans l’esprit des gens. Cela m’inquiète beaucoup que des gens qui n’ont manifestement aucune idée de la facon dont se fait la science au quotidien se permettent de faire de tels procès publics, sur internet, sur la base d’e-mails de discussions, et je suis sur que ce n’est qu’un début, vu que manifestement, pour certains, la fin justifie les moyens.
[Reply]
November 28th, 2009 at 19:36
Sur les questions climatiques de façon générale, il me semble qu’on est dans un problème épistémologique. Il existe une théorie, plus de CO2=>réchauffement. Les données ne peuvent qu’éventuellement l’infirmer, pas la confirmer. Et pour tous les efforts des “sceptiques” on ne voit rien qui semble l’infirmer dans les données. Sauf qu’on n’est pas dans le cadre théorique de la vérification de l’existence du boson de Higgs, qui en toute objectivité ne changerait pas la face du monde, mais sur un sujet politique qui prend parfois même des apparences quasi-religieuses. Ce qui ne sont d’ordinaire que des chamailleries d’universitaires auxquelles personne n’attache d’importance devient d’un coup un grand combat existentiel.
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 28th, 2009 at 20:40
C’est quand même légèrement plus qu’une théorie. Cela fait exactement 150 ans qu’on sait que le CO2 est capable de retenir le rayonnement infrarouge (manips de Tyndall http://www.aip.org/history/climate/co2.htm + travaux d’Arrhenius). Courtillot lui-même reconnaît dans son interview à “Parlons net” que c’est le CO2 qui explique la température “tempérée” sur la surface de la Terre : sans atmosphère, la température terrestre culminerait en moyenne à -15 C, il fait plus chaud parce que les gaz à effet de serre (dont le CO2) retiennent la chaleur.
Donc de ce point de vue là c’est assez clair que le CO2 capture de la chaleur. Les sceptiques en sont du coup réduits à de grosses spéculations/contorsions pour expliquer que le réchauffement climatique actuel n’est pas dû à l’augmentation de la concentration du CO2. Par exemple Courtillot dit dans cette même interview qu’il pense que l’effet du CO2 “saturerait” à partir d’une certaine concentration (mais honnêtement, je ne vois pas pourquoi ce serait physiquement vrai, cela n’a pas grand sens pour moi surtout compte-tenu des concentrations en réalité très faibles de CO2). J’ai l’impression d’ailleurs qu’il faudrait que cela soit une propriété mystérieuse spécifique au CO2 car on a au moins un exemple potentiel très clair de modifs du climat dû à un changement drastique dans la concentration d’un gaz à effet de serre : lorsque la photosynthèse a évolué, l’oxygène relargué dans l’atmosphère a détruit le méthane contenu dans celle-ci et la température s’est effondrée (épisode “Snowball Earth”).
[Reply]
November 29th, 2009 at 02:10
Le problème c’est que le public attend des vérités révélées, pas tellement de la recherche et encore moins de la recherche faite par des êtres humains avec tout ce que ça implique (besoin de remplir son frigo, concurrence professionnelle, difficultés à accepter de remettre en cause leur propre passif de chercheur malgré les faits, etc.).
La science est souvent présentée comme étant justement “la science”, un bloc homogène qui sait ce qui est vrai et ce qui est faux et qui ne peut avoir que raison ou tort, dire la vérité ou la dissimuler. Elle apparaît donc comme une religion comme une autre pour 99% des gens. Une religion dominante, faite reine depuis ses conquêtes les plus spectaculaires comme la pénicilline, la bombe atomique et l’homme sur la Lune.
J’ai découvert assez récemment que les bases de l’épistémologie (il faut chercher avant de savoir – pour commencer) échappaient complètement à une frange énorme du public. Il faut dire que la plupart des gens manquent de logique et confondent facilement les causes et les conséquences. En fait la plupart des gens sont extrêmement bêtes, ou plutôt, les gens sont extrêmement bêtes la plupart du temps. Je sais, c’est mal de dire ça mais en fait c’est vrai. Vivement que les robots conquièrent le monde et qu’on n’en parle plus
Il me semble que les scientifiques aussi brouillent les cartes en acceptant de s’exprimer publiquement et avec un peu trop d’assurance sur des champs disciplinaires qui ne sont pas les leurs et dont ils méconnaissent l’actualité. Ce n’est pas le fait qu’ils aient un avis hors de leurs plates-bandes qui me gêne (au contraire, la confrontation peut être très fertile) mais le fait qu’ils envoient un mauvais message pédagogique au public et perpétuant l’idée que le scientifique sait tout sur toutes les sciences.
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 29th, 2009 at 02:13
Je suis entièrement d’accord avec toi (et espère ne pas parler avec trop d’assurance hors de mon champ de compétence…)
[Reply]
Jean-no Reply:
November 29th, 2009 at 11:29
Parler avec trop d’assurance hors de son champ de compétence est ma spécialité, personnellement
Ceci dit je suis vaguement artiste, ce n’est pas seulement mon droit, c’est mon devoir, et surtout, ça n’a strictement aucune incidence sur la marche du monde.
[Reply]
November 29th, 2009 at 14:07
TomRoud : j’ai écrit trop rapidement; Oui, on a une théorie et rien dans les faits qui permette de l’infirmer, la seule chose qui reste étant… des contorsions théoriques. C’est pour cela que les gros modèles climatologiques de prévisions et leurs limites intrinsèques n’ont finalement pas tellement d’importance, et certainement pas l’importance démesurée qu’ils ont pris dans le débat politique. A la limite leurs erreurs peuvent être interprétées comme une raison supplémentaire d’action : si on ne sait pas ce qui va se passer (mais que nous avons une batterie de scénarios potentiellement catastrophiques), raison de plus d’être prudent. C’est ce qui fait que des mesures de réduction des émissions genre taxe carbone sont raisonnables.
Mais le débat ne se passe pas comme cela : progressivement les prévisions des modèles climatologiques ont acquis une valeur politique trop importante, au point de se focaliser dessus; cela vient polluer le débat scientifique sur ces modèles.
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 29th, 2009 at 16:16
“des contorsions théoriques”
Le terme me parait beaucoup beaucoup trop fort. Contrairement aux économistes, par exemple, les climatologues :
- ont une bonne connaissance des effets physiques de base
- ont un “record” de données climatiques sur des millénaires, voire des milliers d’années, donc ont des données à fitter avec leurs modèles
- disposent aujourd’hui en temps quasi réel de nombreux paramètres mesurables “objectifs” du système
Après, la prédiction est toujours un art difficile, et je crois que les climatologues eux-memes le reconnaissent sur certains aspects du problème, mais la question de la température n’est-elle pas la plus simple de toutes dans la mesure où il suffit de cracher une moyenne avec une marge d’erreur ? (je ne sais pas, c’est une vraie question)
[Reply]
Jean-no Reply:
November 29th, 2009 at 17:07
La demande de prédictions est un des malheurs des scientifiques dans leur rapport au politique depuis je ne sais combien de temps. Les Tycho Brahe et compagnie ont financé leurs recherches en faisant de l’astrologie et la climatologie est financée par le besoin de savoir quel temps il fera demain (quand aux géologues et géochimistes comme Allègre, il me semble qu’on leur donne surtout du pognon pour trouver… du pétrole).
La climatologie est une science spéciale en tout cas car s’il y a bien des effets physiques de base comme tu dis, la nature et la précision des observations n’arrête pas de changer, de même que les modèles théoriques ou l’équipement informatique qui permettent d’en tirer des conclusions sur le passé, le présent et l’avenir. Et puis il y a tellement d’intérêts en jeu (tourisme, journalistes qui ont besoin de sujets facile du genre “est-ce que le temps se dérègle?”, etc.) aussi qu’il doit être difficile de travailler sereinement.
Un livre amusant à lire : “Gros Temps”, de Bruce Sterling. Une SF cyberpunk avec des climatologues amateurs un peu fous qui traquent les tornades géantes.
[Reply]
alexandre delaigue Reply:
November 29th, 2009 at 17:41
Décidément, je ne suis pas clair
. Les “contorsions théoriques” sont celles de ceux qui veulent infirmer le réchauffement, selon vos propres termes. Je répète, c’est pour cela que je pense que le réchauffement est un problème à prendre au sérieux.
Maintenant sur les prévisions, plusieurs remarques, en me bornant à ce que je connais. Premièrement, la possibilité d’effets non linéaires, de rétroactions, la complexité – toutes sortes de choses qui rendent toujours la prévision difficile (je crois que les gens qui font les modèles en sont conscients). Notez bien que c’est une raison supplémentaire de faire preuve de prudence, parce que cela implique que la variance de températures futures peut très bien être bien plus grande qu’on ne le pense.
Deuxièmement, les prévisions pour l’avenir dépendent certes de données “dures”, mais aussi de données “soft” c’est à dire sociales : évolutions technologiques, taux de croissance économique dans différents pays, politiques publiques vis à vis des émissions, voire même évènements rares (si on se paie une guerre nucléaire au 21ème siècle par exemple; au passage si on se repaie une météorite chixtulub au 21ème siècle, que deviennent les prévisions climatiques?). J’avais lu chez Jean-Pierre Dupuy que 2/3 de l’incertitude des modèles climatiques venait précisément de ce genre de variables socio-économiques. Et dans ce domaine là, je peux vous l’assurer : on est incapable de prévoir. Je peux vous dire que le PIB/hab en France sera multiplié par 7 en 2100 si on reproduit la croissance du 20ième siècle, mais rien ni personne ne peut vous dire que la tendance passée va se reproduire, ni quelle sera son intensité en carbone. Donc oui, quand je vois le poids des comportements humains dans l’évolution future des émissions de GES (et dans l’éventuelle réduction de leur concentration atmosphérique), ben oui, je suis assez sceptique sur les modèles de prévision climatiques. Vous me direz, ces modèles sont fondés sur des scénarios (réduction, business as usual, expansion continue…) mais cela ne change pas grand chose. Des prévisions sur scénarios, on en faisait aussi dans les banques pour prévoir l’évolution des prix immobiliers.
Je ne sais pas non plus (mais là je ne connais pas) quel est le degré de “dureté” des données historiques mais ce sont des reconstructions, pas des mesures directes. C’est probablement plus solide que l’évaluation du PIB/h dans la Rome antique, mais aussi probablement moins fiable que la température extérieure que me donne le thermomètre de ma voiture chaque matin. Enfin, l’abondance de données n’est pas toujours un facteur de qualité; cela peut être aussi une source de data mining qui permet de détecter des phénomènes inexistants vis à vis desquels on ne saura trop quoi faire, faute de possibilité d’expérimentation.
Si on cherchait à évaluer l’évolution de la température à la surface de Venus avec les modèles et les moyens existants (sondes partout, théories, etc) je pense que ce genre de discussion sur les limites de la prévision, voire même sur sa simple possibilité, serait cantonnée à un cénacle scientifique et ne poserait aucun problème. Parce que cela n’a pas la moindre chance de changer nos vies. Si un courtillot venait dire que les exo-planétologues font des prévisions fausses parce qu’ils ignorent la géophysique, tout le monde se foutrait allégrement de ce qui apparaîtrait comme un débat de tour d’ivoire.
Dans le cas des prévisions climatiques évidemment ce n’est pas la même chanson, étant donné le poids politique qu’elles ont pris dans la question générale des politiques environnementales. Chacun sait que la moindre opposition aux climatologues, même la plus farfelue, sera reproduite et amplifiée avec un agenda politique. Ce qui conduit à la paranoia que l’on ressent dans les mails du “climategate”; les climatologues ont sincérement peur que le moindre argument contre puisse servir à justifier l’inaction politique, avec des conséquences très graves. Et ils ont raison d’avoir peur. Mais ce genre de peur pour raisons politiques n’est pas un terrain qui permet de faire de la science facilement.
Si vous prenez le cas de la couche d’ozone, la contribution scientifique a existé mais s’est bornée à la chimie – les CFC qui détruisent l’ozone – et à quelques mesures dont on connaissait les limites sur l’évaluation de l’ozone atmosphérique. Si la politique a fonctionné c’est qu’il existait une solution technique relativement simple de substituts aux CFC, un lobby industriel pour pousser cette solution, un coût raisonnable. Il est bien plus important d’arriver à ce genre de solution politique, dont on n’est finalement pas si loin – une combinaison de taxes carbones, de soutien à des techniques de substitution, de coopération diplomatique – que de se préoccuper de défendre le degré de validité des modèles de prévisions climatiques.
C’est une victoire des partisans de l’inaction que d’avoir déplacé le débat vers les modèles de prévision climatologique, parce que oui, la prévision, c’est toujours compliqué et que dans ce cas, ca l’est particulièrement. Vous dites que c’est plus solide que la prévision économique, mais avec ce genre de standard, on ne va pas bien loin
. Et les climatologues se retrouvent forcément sur la défensive dans cette situation. Peut-être faudrait-il plutôt faire passer le message selon lequel oui, même des prévisions assises sur des données plurimillénaires et multiples peuvent être fausses, mais que c’est un argument pour la prudence, pas pour l’inaction. Et ça, c’est un travail pour les sciences sociales plus que pour les sciences dures.
[Reply]
Tom Roud Reply:
November 29th, 2009 at 18:05
Non non, c’est moi. Sur le fond, merci du commentaire, je pense que votre point final est une position assez raisonnable, mais ne surestimez-vous pas trop l’intelligence collective ? Le problème que je vois, pour rejoindre Jean-No plus haut, est que l’absence de prédictions ou l’incertitude sur celles-ci peuvent etre vues comme un aveu d’incompétence ou d’inutilité. Autrement dit, je ne suis pas loin de penser qu’un politique (ou le grand public), accordera plus de crédit à un sceptique très affirmatif qu’à un scientifique dans le doute lui disant d’etre prudent et qu’il ne veut pas s’avancer. D’ailleurs le GIEC inclut justement des incertitudes (liées à la croissance économique, etc…), et jusqu’à très récemment, ne voulait pas conclure avec certitude sur l’impact humain sur le climat il me semble.
[Reply]
November 30th, 2009 at 05:58
c’est amusant que vous parliez de ca, au contraire les analogies entre la prevision du climat et de l’ecologie sont nombreuses:
cf le papier vulgarisateur de chris sims (princeton):
http://sims.princeton.edu/yftp/jep/mthdlogy.pdf
contrairement a delaigue, je ne pense pas que la prevision eco soit necessairement pire que la prevision meteo. en particulier, on a une assez bonne idee de la croissance mondiale a 50-100 ans (ca va continuer a 2% par an, comme cela continue depuis 200 ans…)
[Reply]
November 30th, 2009 at 06:12
Un autre pt, sur le climategate je n’ai pas vu vraiment de smoking gun, meme s’il y a des efforts pr redresser les courbes qui font des choses “bizarres” dans les annees 30/40 (e.g. http://esr.ibiblio.org/?p=1447 ).
Mais le pt + genant c’est le cote intimidation des editeurs qui publient des papiers differents / pression sociale / pression via les financements. Si 95% des gens souscrivent a 1 approche, il peut etre tres difficile socialement pr les autres de faire du travail different. Ca me gene un peu.
Surtout, le pb c’est sur les consequences economiques, et les choix, et la les scientifiques sont assez incompetents et pourtant ils souscrivent a la reduction d’emission de maniere forte, sans expliciter l’objectif tres clairement.
Pour avoir parle avec un economiste qui faisait des simulations pr le GIEC, on leur demande de calculer des politiques optimales pour ne jamais depasser un plafond suppose tres nocif, mais la valeur de ce plafond change tous les 3 ans avec les nouvelles mesures,…. c’est un peu du n’importe quoi.
Je pense que la ou Dubnet et Levitt ont raison c’est que la solution, si elle existe, viendra non pas d’1 reduction des emissions (qui de tte facon ne se realisera que bien trop tard au mieux; la coordination mondiale est impossible) mais de nouvelles technologies et de procedures de ralentissement des dommages..
[Reply]
December 9th, 2009 at 12:42
Sur les liens entre l’entretien d’un “scepticisme environnemental” (notamment sur le réchauffement climatique) et les stratégies de certains lobbies économiques et industriels, quelques analyses sociologiques commencent également à être disponibles : http://yannickrumpala.wordpress.com/2008/11/19/les-sources-du-scepticisme-environnemental/
[Reply]
November 28th, 2009 at 07:35
[c@fé] #science Un regard d’économiste sur le “climategate” ? Nope http://bit.ly/5M9P9D
This comment was originally posted on Twitter
[Reply]