Dollhouse, SF geeko-marxiste ?

Dollhouse s’achèvera le 29 janvier prochain sur la Fox, et à n’en pas douter, restera dans le panthéon geek comme l’une des séries de SF les plus riches, les plus innovantes, les plus intéressantes -mais aussi les plus élitistes- de ces dernières années. Littéralement “Mind blowing” comme disent les américains

(si vous ne voulez pas lire l’analyse, allez au bas du billet après la video pour savoir comment regarder Dollhouse).

(petits “spoilers” dans la suite)

Le pitch : De nos jours, Los Angeles. La Dollhouse, secrète “maison de poupée”, abrite des “Dolls” (ou “Active”), personnes réelles vidées de leurs personnalités. Ces Dolls peuvent être “imprégnées” à volonté de vraies personnalités, et louées ainsi à prix d’or à des particuliers pour une duréee limitée, assurant un business rentable à Rossum Corp., la société mère de la Dollhouse.

Evidemment, comme toute nouvelle technologie, celle-ci est rapidement détournée vers le p0rN, et nombreux sont les clients fortunés qui se paient ainsi des prostitué(e)s de luxe “imprégnées” avec leurs fantasmes les plus fous. Mais il y a évidemment bien plus que cela, et la série explore avec un talent énorme les possibilités offertes par la technologie.

On découvre rapidement que derrière le sexe se cachent des possibilités bien plus intimes. Qu’y a-t-il de plus mystérieux et secret que vos propres pensées ? Dans Dollhouse, le cerveau devient un disque dur et la personnalité un logiciel. Et si par exemple vous pouviez faire un backup de votre personnalité ? Et si vous réimprégniez une doll avec votre personnalité, créant ainsi un double qui pourrait vous survivre en cas de problèmes ? Et si vous pouviez utiliser cette technologie d’écriture dans l’esprit pour patcher les aspects les moins reluisants ou les plus encombrants de votre personnalité ?

Dollhouse explore ses thématiques avec un vrai brio en se mettant du point de vue des Dolls elles-mêmes. Certains aspects scientifiques sont (un peu superficiellement) abordés : peut-on vraiment séparer le corps et l’esprit ? Le corps n’est-il qu’un réceptacle où peut-il prendre le contrôle d’une personnalité ? Si on efface les souvenirs d’une personne, que reste-t-il d’elle ?

Mais ce qui est frappant dans Dollhouse sont les implications sociales de la technologie et de son application. On découvre bien vite qu’évidemment les Dolls sont à l’origine des “vraies” personnes, qui elles-mêmes ont passé un contrat avec la Dollhouse afin de louer leur corps pour une durée 5 ans, avec l’assurance de changer de vie à l’issue du contrat et de vivre richement. C’est probablement involontaire, mais j’ai trouvé difficile de ne pas y voir une métaphore très marxiste de l’aliénation par le travail, dans laquelle les Dolls abandonnent leur liberté et leur libre-arbitre pendant une durée limitée en échange d’une compensation financière. Et partant, se retrouvant en état de faiblesse, les Dolls se retrouvent abusées et exploitées de toutes les façons possibles, par contrat. Devenues des corps vides, les Dolls sont bien vite considérées comme de commodes enveloppes à disposition de quelques happy fews, dont on comprend finalement que le but caché est de se perpétuer et dupliquer leurs personnalités dans autant de Dolls que possible, afin de bêtement se survivre à eux-même.

En séparant le corps et l’esprit, on transforme les corps en ressources économiques, disponibles en quantité limitée : les plus riches et les plus puissants essaient alors de disposer d’autant de corps que possibles, là où les plus pauvres vendent leur corps pour survivre. J’ai été notamment frappé par le gap générationnel : on ne voit pas de Dolls âgées de plus de 30 ans, les tempes grisonnantes appartiennent aux patrons de Rossum ou aux clients (et les “jeunes” clients s’avèrent la plupart du temps être des pervers psychopathes à de rares exceptions près). Et, toujours dans une perspective marxiste, ce qui devait arriver arrive : les Dolls (plus ou moins indirectement) finissent par se révolter contre le système qui les aliène et à ourdir sa destruction.

Au final, le message de la série est d’ailleurs assez pessimiste, à la fois très “lutte des classes” et très Testartien. La conclusion technico-scientique de la série est qu’une fois qu’une technologie existe, elle ne peut plus disparaître et il est nécessaire de faire avec. En particulier, dans une technologie de contrôle de l’esprit, mieux vaut tout faire pour être du bon côté du manche, coûte que coûte. Les héros de la série, en voulant revenir à l’orde ancien, en essayant de détruire la technologie, font fausse route et ne peuvent empêcher l’inéluctable. C’est le sens des deux épisodes “Coda” à la fin de chaque saison, “Epitaph One” et “Epitaph Two”, qui réalisent l’astucieux tour narratif de projeter la série 10 ans plus tard … Sur le longueur de la série, la narration en elle-même est inégale (voire watching guide plus bas) : les deux débuts de saison sont ratés alors que le reste des épisodes est au contraire totalement bluffant. Un mot rapide sur le cast, assez homogène, bien mis en valeur et très “geek” : Eliza Dushku (Echo, Faith dans Buffy) est l’héroine, un petit peu stéréotypée -mais c’est une doll-, on découvre des inconnus très très bons comme Fran Kranz (Topher Brink), Enver Gjokaj (Victor), et on retrouve de façon récurrente des habitués des séries SF comme Tahmoh Penikett (Ballard, Helo dans BSG), Summer Glau (Bennet, Cameron dans Terminator Sarah Connor Chronicle), Amy Acker (Saunders, Fred dans Angel), Alexis Denisof (Sen. Perrin, Wesley dans Buffy/Angel)…

Pour conclure, Dollhouse à mon sens réussit là où Matrix [1] a lamentablement échoué : dépasser le postulat technico-scientifique amusant pour examiner les vraies implications sociales d’une technologie agissant sur l’esprit (je n’ose dire l’âme ?) et délivrer un discours social réellement subversif à mon avis, avec en plus un scénario à la hauteur (surtout la saison 2). C’est d’autant plus étonnant que cette série soit passée sur la Fox. Cela dit, c’est peut-être pour cela que les audiences n’ont jamais vraiment décollé, et la série n’aura duré que deux petites saisons de 13 épisodes chacune, ce qui n’empêche pas l’histoire d’être auto-contenue et complète. Si vous avez une petite trentaine d’heures à perdre (mais quel fan de SF n’a pas 30 heures à perdre ?), je vous recommande vivement de vous plonger dans cette série de Joss Whedon.



Watching guide :

L’un des problèmes de Dollhouse est que les épisodes sont assez inégaux ce qui a probablement empêché le public d’accrocher. En particulier, le début de la saison 1 est assez catastrophique : cela s’explique par le fait que la Fox a eu peur du côté “sulfureux” de la série et a voulu contrôler l’écriture des premiers épisodes. La série ne décolle vraiment que lorsque Joss Whedon a eu les mains libres sur l’écriture, i.e. l’épisode 6 de la saison 1. Je recommande donc de commencer par quelques épisodes du début de la saison 1 pour se familiariser avec les persos, puis de sauter directement à l’épisode 6 puis toute la fin de la première saison. Ensuite, il faut regarder Epitaph One qui donne un éclairage étrange sur toute la deuxième saison. Les deux premiers épisodes de la seconde saison sont moyens + et peuvent être oubliés (sauf si vous êtes fans de Jamie Bamber, Apollo dans BSG ou si vous êtes jeune parent), en revanche à partir de l’épisode 3, je conseille de tout regarder, quasiment tous les épisodes sont excellents et forment une grande histoire complète s’étalant sur une dizaine d’heures.

[1] Matrix est de façon amusante cité plusieurs fois implicitement et explicitement notamment dans l’épisode 11 de la saison 2, mais je trouve qu’en comparaison de Dollhouse, Matrix fait cheap et hyper stéréotypé. D’ailleurs Topher préfère Tron. Notons d’ailleurs que Harry Lennix, l’acteur qui joue Boyd était l’un des résistants dans Matrix, ce qui suscite un intéressant paradoxe audiovisuel : si Topher a vu Matrix, y a-t-il vu Boyd ?

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7 commentaires à “Dollhouse, SF geeko-marxiste ?”

  1. Duncan a dit:

    D’accord sur tout (en particulier le watching guide). Dollhouse est vraiment une très très bonne série.

    Pour compléter encore tout ça Summer Glau a également joué dans une autre très bonne série de Josh Whedon Firefly ( plus un épisode d’Angel) annulée par la Fox après une saison mais qui s’est bien vendue en dvd. C’est sans doute pour ne pas renouveler cette erreur que la Fox a laissé une chance à Dollhouse pour une 2ème saison.

    Les 5 premiers épisodes de la saison 1 sont vraiment mauvais. La différence entre les exigences de la Fox qui voulait en faire un Caméléon bis et la série ambitieuse que projetait Whedon se retrouve parfaitement dans l’histoire du pilote.

    L’épisode pilote diffusé sur la Fox est assez plat et ne donne pas vraiment envie de suivre la série alors que celui initialement tourné ( et non diffusé) est beaucoup plus fin : les vrais enjeux étaient posés dès le départ et la mythologie se dessinait immédiatement.

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  2. Bob a dit:

    Je suis assez déçu aussi par la saison 1. La série avait un gros potentiel, mais il a fallu attendre que Fox déclare arrêter la série (après les mauvais ratings) pour que les Whedon nous sortent des épisodes de meilleure qualité.
    Fran Kranz et Enver Gjokaj sont vraiment très bons, surtout Gjokaj quand il est Topher.

    À propos de Topher, pas trop frustré de voir l’énième figure du scientifique génial et barjot, réussissant à inventer une technologie révolutionnaire quasiment seul dans son coin ?

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  3. JF a dit:

    ” Les deux premiers épisodes de la seconde saison sont moyens + et peuvent être oubliés (sauf si … vous êtes jeune parent) ”

    Ta, ta, ta. Si vous êtes jeunes parents, vous n’avez pas le temps de regarder la télé, d’abord. La moindre minute libre est consacrée à essayer de dormir pour rattraper quelques unes des 350 heures de sommeil en retard. Ou alors à jouer avec petitou/petitoune pour déculpabiliser de passer tant de temps à faire autre chose…

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    Tom Roud Reply:

    Je regarde la TV :
    - quand je fais du repassage
    - quand je suis tout seul sans ma famille célibataire géographique à NY

    Et ma physiologie fait que lorsque j’ai du sommeil en retard, j’arrive encore moins à dormir…

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  4. Jean-no a dit:

    Je suis un adorateur de Joss Whedon, mais je n’ai toujours pas acheté Dollhouse… Du coup je ne vais pas lire pour l’instant :-)

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  5. PetitPiteux a dit:

    J’ai failli être victime du premier épisode: je l’ai vu et m’étais arrêté là, sentant la “personnality of the week” avec une vague trame qui n’avance pas derrière. Il a fallut ce post pour que je fasse l’effort. Hum, comment dire… Merci? C’est la première fois que mon visionnage de plusieurs épisode a la suite est interrompu non pas par le temps ou la dispo des épisodes mais par leur intensité…

    Le seul truc qui me dérange est que je ne crois définitivement pas que le cerveau ai quoi que ce soit a voir avec un ordinateur, et que l’upload/download de conscience est le moindre sens (encore cette comparaison entre la puissance d’un oridinateur et celle d’un cerveau? Et une personnalité entière qui rentre dans un DD de quelque téra? humf…). M’enfin j’ai suspendu mon disbelief…

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  6. tomroud a dit:

    Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un billet sur Dollhouse, LA série de SF à ne pas manquer depuis BSG. http://bit.ly/5lQkrA

    This comment was originally posted on Twitter

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