Archives pour la catégorie ‘Intelligent Design’

The Ultimate Boeing 747

Tuesday, September 26th, 2006
Fred Hoyle était un astronome britannique du XXe siècle assez iconoclaste, qui semblait cultiver une certaine autonomie vis-à-vis de la pensée scientifique de son époque. Auteur de SF à ses heures perdues, il contestait aussi à la fois le big-bang et la théorie de l’évolution !

Selon Hoyle, l’apparition de la vie (telle qu’on la conçoit aujourd’hui) est statistiquement impossible. Son argument est le suivant : si l’on sait depuis les expériences de Miller que dans la soupe primitive, des acides aminés pouvaient exister, Hoyle prétend (calcul d’ordre de grandeur à l’appui) qu’il est extrêmement improbable que dans la soupe primitive on puisse trouver au même instant au même endroit l’ensemble des enzymes nécessaires à la reproduction d’une cellule. L’analogie qu’il utilise est celle du “Ultimate Boeing 747″ (pour reprendre l’expression de Richard Dawkins). Imaginez qu’un ouragan passe sur une décharge publique est soulève tous les déchets et pièces mécaniques. Il est extrêmement improbable, une fois la tempête passée, que ces déchets s’assemblent spontanément pour former un Boeing 747 !

Dawkins répond que Hoyle commet ici une erreur commune concernant le caractère aléatoire de l’évolution. De l’évolution aléatoire peut en effet émerger naturellement un design; d’un processus désordonné et sans direction peut surgir finalement une organisation complexe. Le point important est que l’évolution est un processus cumulatif. Chaque petit pas est aléatoire et dû à la chance. Mais la sélection naturelle permet de “récompenser” les petits pas, et ainsi de conserver la mémoire des petits pas successifs. On a ici typiquement un problème de probabilité conditionnelle : la probabilité d’apparition spontanée ex-nihilo d’un organisme complexe est infinitésimale, mais la probabilité d’un petit pas partant d’un point de l’évolution déjà avancé est très faible, mais non nulle. Ensuite, le processus de sélection fixe le petit pas et l’espèce vivante gagne en complexité. Je rejoins donc le mouvement lancé par éconoclaste de vulgarisation des probabilités, mais l’exemple de Hoyle montre qu’évaluer des probabilités peut-être assez compliqué…

Le débat est pourtant loin d’être clos. Il me semble relativement concevable d’imaginer comment l’évolution peut créer des structures complexes, une fois qu’existent un support de l’information génétique et des protéines pour traiter cette information. Néanmoins, la question qui demeure ouverte est de savoir comment sont apparus ce support et cette machinerie, et dans ce sens, Hoyle soulève un lièvre. Quelques réponses émergent doucement. Par exemple, on pense que la première molécule de la vie n’était pas l’ADN, mais l’ARN. Celui-ci possède en effet la propriété remarquable en se repliant de pouvoir acquérir des fonctions catalytiques. Un organisme basé sur l’ARN pourrait alors se passer de protéines car l’ARN peut alors jouer le rôle dévolu aux enzymes, tout en codant de l’information génétique (détail amusant, on s’est également aperçu qu’un type précis d’argile catalysait l’assemblage des molécules d’ARN, ce qui suggère que la vie est peut-être apparue… dans la boue !). Un domaine très actif actuellement est donc d’essayer de voir comment des cellules primitives peuvent apparaître, comment par exemple des vésicules, précurseurs de futures cellules, peuvent se former et se diviser (voir par exemple les travaux de Jack Szostak à Harvard). C’est évidemment une très longue histoire…

PS: L’argument de Hoyle à l’encontre du big-bang ne manque pas de saveur quand on sait que sa métaphore du Boeing 747 est reprise par les partisans de l’Intelligent Design. Selon wikipédia, Hoyle, athée convaincu, n’acceptait pas le big-bang car il implique nécessairement un univers non éternel, et donc suggèrait selon lui l’existence d’une “cause première”, donc d’un créateur d’une certaine manière. Hoyle préférait l’idée d’un univers où la création de matière était permanente, ce qui combiné à l’expansion, permet d’atteindre un état stable à densité constante.

ID : l’Eglise céderait-elle au côté obscur ?

Wednesday, September 13th, 2006


Il y a de l’animation du côté du Vatican ces jours-ci… Nature vient de consacrer deux articles coup sur coup aux rapports entre science et religion catholique, à la lumière du débat sur l’intelligent design. Jean-Paul II avait entrepris une démarche de réconciliation entre foi et science, affirmant la compatibilité entre la foi et la théorie de l’évolution. Seulement, l’essor du mouvement de l’ID conjugué à l’avénement de Ratzinger semble faire bouger les lignes à Rome…

Nature rappelle qu’un éminent cardinal, Christoph Schönborn, avait exprimé des doutes sur le darwinisme dans un article du New York Times (un journal américain, tiens, tiens) l’an dernier, reprenant à son compte l’idée classique proposée par Paley et réactualisée par les ID de la complexité inexplicable sans intervention divine.

Il se trouve que Schönborn a récemment organisé une réunion spéciale à Castel Gandolfo, résidence d’été des Papes, où quatre orateurs ont été invités à s’exprimer : Schönborn lui-même, un philospophe allemand Robert Spaemann, un prêtre jésuite, Paul Erbrich, qui d’après Nature s’interroge sur la nature aléatoire de l’évolution, et enfin, un scientifique, Peter Schuster, président de l’académie autrichienne des sciences. Selon Nature toujours, des comptes-rendus de cette réunion seront publiés (de façon inhabituelle semble-t-il), préfacés par le pape. Nature est assez optimiste et pense qu’il sortira de ce débat une affirmation de l’”évolution théistique”, accompagnée d’une mise en garde contre les extrapolations métaphysiques liées au darwinisme.

Evidemment, les ID ne l’entendent pas de cette oreille, et sont pesuadés au contraire que le pape va soutenir une forme d’ID à l’issue de cette rencontre.

Je ne veux pas préjuger des résultats de cette fameuse réunion, mais j’avoue que je suis un tantinet inquiet. Il me semble que le pape a récemment réaffirmé et épousé plusieurs lignes directrices du mouvement ID, par exemple l’affirmation de la nécessité de la religion comme seule base morale (critiquant notamment la sécularisation des sociétés occidentales). De plus, quand on lit entre les lignes, on voit que le thème qui revient souvent dans les discours officiels et les centres d’intérêt de l’Eglise est la discussion sur la nature “aléatoire de l’évolution”. C’est l’argument favori de l’ID, à savoir que nous ne pouvons être issus d’un processus aléatoire, que l’ordre, l’organisation, ne peut émerger du hasard. C’est le point le plus difficile à expliquer car évidemment, personne ne peut nier que l’homme n’est pas issu tout de go d’un espèce de jeu de pile ou faces dont il avait 1 chance sur 10 puissance infini de sortir, mais c’est pourtant la façon dont les ID essaient de discréditer la théorie de l’évolution en insistant sur le mot hasard et en occultant la force des processus de sélection cumulatifs. Je suis vraiment impatient de lire les compte-rendus de cette réunion… Et je ne fais pas confiance aux ID qui affirment que le pape a effectivement rejeté l’évolution lors de son homélie de dimanche dernier.

Petite précision : a priori, l’opinion de l’Eglise sur le sujet m’importe peu; ce qui m’inquiète le plus, d’un point de vue purement politique, est de voir la force de pénétration de l’ID, y compris dans des sphères qui conservent une certaine influence.

Sources
l’article de Nature
L’annonce du colloque
Le texte de l’homélie en Français contre “une Raison sans Dieu”

Quelques réflexions complémentaires sur l’ID

Thursday, August 3rd, 2006
En ce début de mois d’Août et avant de partir pour quelques jours de vacances, deux remarques sur l’ID, plus ou moins liées à l’actualité, et à quelques messages personnels que j’ai reçus :
  • Selon la définition classique ce Popper, ce qui définit la science est sa falsifiablilité, ou en bon français (pardon pour les anglicismes récurrents), sa réfutabilité. Une théorie sera donc scientifique s’il est possible de mettre en place un protocole permettant potentiellement de la réfuter. Par exemple, la théorie de la gravitation de Newton est une théorie scientifique car elle prédit les trajectoires des objets célestes. Or, l’observation de l’avance du périhélie de Mercure ne colle pas avec cette théorie et donc la réfute. La théorie d’Einstein elle prédit bien l’avance du périhélie de Mercure et remplaçe donc cette théorie. Toute prédiction de la théorie de la relativité générale est néanmoins réfutable s’il est possible de faire une observation potentiellement contraire à cette prédiction. En ce qui concerne l’ID ou le créationnisme, j’affirmais dans une note précédente que ces théories étaient falsifiables. Sont-elles donc des théories scientifiques ? Le créationnisme à l’époque de Darwin l’était incontestablement, car comme je l’expliquais, il faisait des prédictions, vérifiables, et qui se sont en fait avérées fausses. Or, aujourd’hui, l’une des caractéristiques majeures de l’ID ou du créationnisme est l’absence totale de prédictions testables, mesurables (comme l’avance du périhélie de Mercure). Dans ce sens, ce ne sont plus des théories scientifiques. Imaginons par ailleurs qu’un ID se mouille et fasse une prédiction. Si elle s’avère fausse, il lui sera toujours possible de dire qu’en fait sa prédiction inexacte repose sur une méconnaissance des desseins divins. Autrement dit, l’ID est non réfutable au sens popperien puisqu’aucune observation ne peut aller à l’encontre de cette théorie.
  • Un intervenant du blog des ID s’étonnait du fait que les scientifiques “darwiniens” perdent leur temps à s’attaquer à l’ID, considéré a priori comme une théorie imbécile. Il y voyait la preuve d’une théorie du complot des biologistes établis, visant à cacher les failles du darwinisme… Alors, c’est vrai, pourquoi perdre son temps à contredire cette théorie ? A quoi bon, puisqu’elle est de toutes façons fausse ? Cela me ramène à ma note précédente sur la TV américaine. En bon néo-con, Stephen Colbert dans son show affirme que la réalité n’est en fait qu’une opinion comme une autre, manipulable et modifiable donc. C’est pour cette raison qu’il s’est amusé à modifier la note wikipédia sur le nombre d’éléphants en Afrique : si suffisamment de monde y croit, cette fausse information devient la réalité. Peu importent les faits scientifiques : en démocratie, seul compte ce que la majorité pense. Un sondage réalisé par Gallup aux Etats-Unis a montré que seulement 35 % des Américains pensaient que la théorie de l’évolution était fermement confirmée par les preuves expérimentales. 45 % des Américains croient en revanche que Dieu a créé la Terre telle qu’elle est aujourd’hui il y a 10 000 ans. Au début, je trouvais ce genre de réponses pathétiques, mais au fond un peu marrantes. Et puis, il y a quelques jours, Bush a refusé de signer une loi concernant les cellules souches pour des motifs religieux. La plupart des gens ici pensent aussi que le réchauffement climatique n’est qu’une vaste fumisterie, un mensonge. Autrement dit, mêmes des faits scientifiques avérés, si l’on s’y prend bien, peuvent être cachés ou dénigrés auprès de la population, entraînant des décisions ou des prises de position totalement absurdes , voire néfastes des pouvoirs publics ( souvenons-nous des grandes théories biologiques soviétiques). Que se passerait-il alors si demain, seuls les ID recevaient des fonds pour la recherche, de la part de pouvoirs politiques élus sur des programmes “moraux” anti théorie de l’évolution ? C’est pour cela que les scientifiques ici sont inquiets de ces évolutions récentes et se battent en particulier contre l’ID, pour empêcher ce genre de manipulations à grande échelle qui peuvent se révéler au bout du compte désastreuses tout le monde…

Comment Darwin a réfuté l’ID

Tuesday, August 1st, 2006
Frank J. Sulloway nous conte dans le troisième essai dont je voulais parler un long et douloureux voyage intellectuel, celui de Darwin lui-même.
A 20 ans, Darwin était un chrétien fervent, se destinant à l’Eglise. Son intérêt pour les sciences naturelles l’avait conduit à dévorer les oeuvres de William Paley, en particulier Natural Theology dont il dira plus tard :
” I do not think i hardly ever admired a book more than Paley’s Natural Theology : I could almost formerly have said it by heart”
Paley était un philosophe anglais, fameux pour son analogie dite du “watchmaker”. Imaginez que vous vous promeniez sur une plage, et que tout d’un coup, vous trouviez une montre au sol. Remarquant l’ajustement parfait des pièces, la précision et la complémentarité des mécanismes, jusque dans les moindre détails, tout être raisonnable devrait immédiatement en tirer la conclusion de l’artificialité de cet objet, ou, en semi V.O, qu’à l’origine de ce design se trouve nécessairement un designer. La complexité infinie des êtres vivants n’est alors explicable que par l’existence d’un designer à l’intelligence grandiose et aux pouvoirs surnaturels. Seul un Intelligent Designer, Dieu, a pu créer la nature grandiose. Et Darwin lui-même était convaincu par ce puissant argument.
Les théories du vivant, auxquelles adhérait Darwin, étaient relativement simples : Dieu avait créé d’un seul coup toutes les espèces vivantes. Pour expliquer les différentes variétés à l’intérieur des différentes espèces, les scientifiques pensaient que les animaux pouvaient se modifier, apprendre au cours de leur vie pour s’adapter à un nouvel environnement. Enfin, pour expliquer que sur des continents différents existaient des animaux différents, on pensait qu’il y avait eu en fait plusieurs “centres de la création”. Autrement dit, Dieu avait créé non pas un seul mais plusieurs règnes animaux, fonctions de l’environnement.

Telles étaient donc les préconceptions de Darwin avant de s’embarquer pour son voyage à bord du Beagle. Ces préjugés vont l’amener à commettre des erreurs scientifiques sur place, oubliant par exemple de noter les origines géographiques précises des différents specimens récoltés. A quoi bon puisque les centres de création sont étendus et homogènes ? A son retour en Angleterre, Darwin, après discussion avec le naturaliste John Gould (rien à voir avec Stephen J à ma connaissance!) comprend son erreur. Il contacte ses assistants, qui eux, sans a priori scientifiques, ont soigneusement répertorié l’origine des specimens. Darwin les ré-examine, confronte, correlle…

Et après plusieurs années de réflexion et de confrontation avec les observations, les vieilles théories vont voler en éclat. Car toutes naïves et religieuses qu’elles soient, elle sont en fait testables et vérifiables. C’est là le point central de l’essai : le créationnisme dans sa version de base fait des prédictions et est falsifiable, et tout le génie de Darwin est d’avoir réussi à appliquer une démarche scientifique pour réfuter sans ambiguité le créationnisme (et l’ID en fait) et proposer sa propre théorie.

Quelles sont donc alors les prédictions du créationnisme/de l’ID ?
Supposons que Dieu dans sa grande sagesse ait créé les espèces afin qu’elles soient parfaitement adaptées à leur environnement. Dans ce cas, dans un même environnement, on doit trouver exactement les mêmes espèces. Or, que voit Darwin après examen de ses specimens des Galapagos ? A des îles très proches les unes des autres, correspondent des espèces proches mais différentes - en particulier les fameuses tortues. Quelle étrangeté ! Chaque île apparaît comme étant un “centre de création” indépendant ! La perfection serait-elle donc multiple et multiforme ? Peut-être, mais alors pourquoi est-ce le cas au milieu de ses îles alors que les continents ont des populations plutôt homogènes ? Pourquoi Dieu s’est-il montré frénétique dans sa création sur ces îles, mais sage partout ailleurs ?
Darwin examine d’autres exemples. Regardons les animaux vivants dans des grottes souterraines, à l’obscurité. Ces environnements stables et peu variés devraient abriter des espèces similaires selon la théorie créationniste. Or, il n’en est rien; chaque grotte abrite ses propres animaux troglodytes, qui ressemblent plutôt aux animaux locaux, dont les yeux auraient dégénéré, dont le pelage aurait été modifié.
Si les espèces sont effectivement parfaitement adaptées à leur environnement, du fait de leur origine divine, elles ne peuvent de plus ni s’éteindre ni disparaître. Or, Darwin constate que bien souvent, lorsque des espèces étrangères sont introduites sur des îles, les espèces locales disparaissent rapidement, cédant le terrain aux espèces étrangères, a priori non adaptées à ces environnements spécifiques. La création locale n’était-elle donc pas parfaite ?

En somme, la création n’est pas une machine si puissamment optimisée, si brillamment designée. Ce qui réfute le créationnisme et les théories de Paley, c’est l’imperfection du monde, et c’est cela que Darwin a constaté et compris. Cette imperfection, elle, n’est explicable que dans le cadre de la théorie de l’évolution.

J’ai beaucoup aimé cet essai car il met en exergue (dans une perspective chronologique et bien mieux que ce que je peux faire en ces quelques mots) cet aspect souvent oublié du travail scientifique de Darwin : avant de proposer sa théorie, Darwin s’est attaché à montrer les inconsistances du créationnisme. D’après Sulloway, Darwin a dû tout d’abord vaincre ses propres réticences religieuses à son retour des Galapagos, avant de se confronter en permanence au fantôme de Paley. L’Origine des Espèces expose certes une nouvelle théorie, mais c’est avant tout un exercice de réfutation scientifique. Et on comprend mieux la haine des ID pour l’homme Darwin, car celui-ci a au bout du compte utilisé la raison et la science pour trahir son propre camp.

Morale, religion, et évolution

Sunday, July 30th, 2006
Steven Pinker nous propose un éclairage intéressant sur la confrontation entre religion et science dans un texte intitulé “Evolution and Ethics” . L’une des motivations profondes des mouvements fondamentalistes chrétiens est en effet de combattre la science, pernicieuse corruptrice de la Morale . Leur credo parle de lui-même :
” If you teach children that they are animals, they will behave like animals. ”

En fait, il est courant d’entendre que seule la religion est porteuse de valeurs morales, dans le sens où l’athéisme, abandonnant de fait la référence à une autorité extérieure pourvoyeuse de règles et de limites, mine les bases de la Morale - à titre d’exemple, Sarkozy utilisa de tels arguments pour préconiser l’enseignement des religions dans le cadre de l’Ecole publique. Autrement dit, pas de sur-moi collectif sans Dieu. Pinker s’efforce tout d’abord de combattre cette idée en soulignant, de façon assez convenue mais néanmoins bienvenue, la récurrence des divers massacres et comportements “immoraux” perpétrés au nom de la religion. Détail cocasse pour l’impie ignorant de toute théologie que je suis, il cite comme exemple premier de comportement objectivement immoral Abraham, prêt à sacrifier son fils sur ordre divin. Pinker en conclut que religion et moralité, sans s’exclure mutuellement, ne font pas toujours très bon ménage (voir aussi plus récemment et plus légèrement via Phersu la polémique lancée par notre député Christian Vanneste).

La morale ne vient donc pas de Dieu. Deux questions se posent alors :
- la morale a-t-elle une origine biologique, et donc, la morale est-elle issue de l’évolution ?
- par ailleurs, la morale existe-t-elle indépendamment de l’homme ? Est-il possible de “démontrer” au sens scientifique qu’il y a des valeurs morales bonnes dans l’absolu ?
Pinker répond par l’affirmative à ces deux questions. Le sens moral peut apparaître par le processus de sélection naturelle. La raison est assez simple et rejoint l’idée de “sélection de groupe” : que vous soyez un individu ou un gène égoïste, aide et coopération sont en général plus efficaces qu’individualisme forcené; une population d’altruistes fait en général mieux qu’une population de truqueurs. Pinker cite plusieurs exemples : ainsi un gène hypothétique codant un comportement d’amour pour ses proches ou ses enfants a toutes les chances d’être sélectionné par l’évolution car cet amour favorise la coopération et l’entraide dans la famille et donc augmente la probabilité de transmission à la génération suivante. Le sens “moral” prescrit également colère et mépris à l’égard des tricheurs et parasites qui refusent de coopérer et agissent immoralement.
Pinker continue ensuite sur ce constat que la morale et son corollaire, la coopération, semblent a priori plus efficaces. Ceci signifierait donc qu’il y a a priori un sens du bien et du mal “absolus”, une logique intrinsèque de la morale. Dans ce cadre, le “bien” est ce qui contribue à la survie de la société, le “mal” est ce qui détruit les liens entre les individus. D’après Pinker, à partir du moment où apparaissent des prescriptions “morales” pour la vie en société, ces principes se réduisent alors à quelques règles qui peuvent s’énoncer de façon absolue, indépendamment de toute culture, de toute école de pensée, de toute espèce vivante. Pinker appelle ces principes “Règle d’Or”, énoncée par de nombreux philosophes sous de formes différentes, depuis Kant et son “impératif catégorique” jusque Rawls et son “voile d’ignorance”. La règle simple, le ciment de la société, est la considération de l’autre comme un autre soi-même, et c’est d’après Pinker la base de la morale, indépendante de la religion et dont l’apparition est explicable par la sélection naturelle.

Cet essai m’a semblé intéressant dans la mesure où il contredit avec pertinence à mon avis les raisons idéologiques profondes qui poussent les leaders du mouvement de l’ID. Les arguments sur l’évolution de la morale me semblent relativement convaincants, en revanche, je ne suis pas totalement convaincu par l’existence d’une morale absolue. A noter sur le même sujet un livre récent The Language of God (Free Press, 2006), de Francis Collins, scientifique et chrétien fervent, directeur du National Human Genome Research Institute, qui lui au contraire affirme que la sélection naturelle ne peut expliquer l’apparition de la morale et que seul Dieu peut insuffler le sens moral dans l’homme. Je n’ai pas lu le livre, donc ne peux critiquer, mais je suis a priori en désaccord : d’un point de vue purement scientifique, il me paraît a priori dangereux et injustifié de prétendre que la science ne peut expliquer l’existence et l’apparition de certains traits.

Intelligent thought

Sunday, July 30th, 2006


C’est le titre d’un recueil de 16 essais de scientifiques éminents proposant leur propre vision de la “controverse” non-scientifique entre théorie de l’évolution et Intelligent Design.

Le recueil est passionnant, trois textes m’ont particulièrement plu et je vous propose une mini-série de trois billets en guise de commentaires.

Le statut de la preuve…

Tuesday, June 27th, 2006
En surfant sur la blogosphère et via Embruns, je suis tombé sur ce billet d’un professeur de maths américains (Polymath) qui donne plusieurs preuves amusantes de la fameuse égalité 0.999….=1 (avec un nombre infini de 9). A partir du moment où on accepte la convention de noter “suite infinie de 9″ par “999…”, cette égalité est tout à fait juste et notre ami blogger nous donne plusieurs preuves mathématiquement correctes. Rien de bien surprenant a priori; juste une curiosité mathématique basée sur une convention de notation.

Et pourtant… cela a suscité pas mal de réactions foudroyantes et très surprenantes de la part de son lectorat :

  • “You must be a public school teacher, and I fear for your students. You don’t know enough math to teach it. Stop filling their heads with nonsense.”
  • “.999… is clearly less than 1, but mathematics isn’t advanced enough to handle infinity, so you can’t prove it. My intuition isn’t flawed, math is.”
  • ” 1 - .666… = .444…, but .999… - .666… = .333…, so 1 and .999… can’t be equal.”

Autrement dit, pêle-mêle, on commence tout d’abord par une insulte et une remise en cause des compétences scientifiques de notre ami, on continue par l’affirmation d’une intuition allant à l’encontre de ce résultat, supérieure à la science froide et détaillée, pour finir par la démonstration d’une pseudo faille qui n’existe que dans l’esprit du contradicteur incapable de faire une soustraction correcte. En somme certains préfèrent sortir des arguments spécieux et pseudo-philosophiques plutôt que d’accepter la démonstration correcte du fait mathématique qui les choque.

Une autre réaction intéressante :

  • I was going to post a rebuttal with complete proof from 2(two) ASU mathematicians (who both agree with me), but upon review of all your posts, I came to the ultimate conclusion that you don’t need proof. You will go to your grave believing with the core of your being that .9999999… does, in your mind, equal 1. However wrong I, or anyone else may think you are will not matter. Trying to convince you otherwise is like trying to convince an atheist that God exists.
  • Comme le souligne très bien Polymath dans sa réponse, la science n’est pas une affaire de foi, seuls les faits comptent, et les mathématiques ne sont pas des opinions.

    Evidemment, tout cela m’a immédiatement fait penser aux réactions des partisans de l’”intelligent design” qui remettent régulièrement en cause les compétences scientifiques des biologistes, affirment l’existence d’évidences supérieures aux faits scientifiques démontrant la pertinence de leurs vues, pour finir par essayer de construire une science parallèle montrant les contradictions de la science officielle. Par extension, les “darwinistes” comme ils les appellent sont finalement accusés de dogmatisme, voire d’immoralité et d’obscurantisme. Cette “controverse” mathématique suscite donc exactement les mêmes réactions et contre-arguments que la théorie de l’evolution ! Quand je vois comment les maths (pourtant élémentaires ici) peuvent être contestées, j’ai l’impression que l’ID a plus que de beaux jours devant lui.

    Courage Polymath !

    Evolution et design

    Thursday, June 15th, 2006
    L’un des buts avoués de Dembski, l’une des cautions scientifiques de l’Intelligent Design, est d’arriver à trouver un algorithme, une procédure permettant de déterminer si une structure biologique est d’origine aléatoire, ou au contraire, pensée et réalisée par un agent intelligent. Les Anglophones utilisent le terme “design” pour définir toute structure ayant effectivement une fonction : Dembski souhaite trouver comment distinguer un “design” d’origine intelligente d’un “design” naturel. Mais comme le précise Allen dans un billet récent, il y a un vrai problème à définir ce qu’est un “design”. Je pense que ce problème est en partie d’origine purement linguistique. La traduction française de “dessein” a l’avantage d’être sans ambiguité : pour nous francophones au moins, le “design” est donc d’origine intelligente par définition, une structure est créée “à dessein”. Donc, tout ce qui est “designé” est artificiel d’une certaine manière; si vous dites que les ailes des oiseaux ont été “désignées”, vous serez immédiatement soupçonné de sympathie créationniste. On préférera donc le terme “d’adaptation” ou “d’évolution”, soulignant bien que les ailes n’ont pas été conçues pour permettre aux oiseaux de voler, mais sont des traits biologiques sélectionnés. Comme le dit Allen :

    “No characteristics of living organisms can be shown to have come into being because they would eventually have that result”

    L’homme peut leur prêter une fonction a posteriori : par sa propre observation il projette une finalité à ces différents traits. Cela est très utile car cela permet d’expliciter effectivement les processus (genre “les oiseaux ont des ailes pour voler” ou “telle enzyme est chargée de digérer tel nutriment”), mais c’est très dangereux dans le cadre de ce débat théologico-philosophique, dans la mesure où l’utilisation de telles expressions fait croire à une conception pensée et rationnelle de ces différentes structures biologiques. Les ID ont alors l’avantage linguistique supplémentaire de pouvoir jouer là-dessus en mettant à toutes les sauces le terme “design”.

    Physique et Intelligent Design

    Tuesday, May 16th, 2006
    Quelques réactions à chaud sur un post que je viens de lire… Comme vous le savez, je vais régulièrement faire un petit tour sur uncomment descent, un des blog de référence de mes amis les ID. Un billet récent a repris un article de physics today racontant quels étaient les problèmes de biologie pouvant intéresser la physique. L’article de physics today vous en dira plus sur le pourquoi du comment de l’intérêt de la physique pour la biologie, mais là n’est pas mon propos : ce qui m’intéresse - comme souvent je dois le dire avec l’intelligent design- ce sont les réactions des créationnistes sur ce blog.

    Etonnamment, nombreux sont ceux qui croient que si les physiciens s’intéressent à la biologie, ils vont forcément découvrir la “vérité” et montrer que ces diables de darwinistes ont nécessairement tort. J’aurais eu plutôt tendance à penser a priori que les créationnistes mettaient tous les scientifiques dans le même panier. J’avoue que cela m’a un peu soufflé : biologiste et physicien ont quand même en commun la méthode scientifique, il n’y a aucune raison que la même méthode donne deux résultats différents. En fait, quand on lit les commentaires, il faut bien le dire, les ID ont l’air de prendre les biologistes pour des crétins (probablement car ils “croient” en l’évolution), et voient les physiciens comme des espèces de pionniers, découvreurs de la vérité cachée de l’univers. Est-ce dû aux succès extraordinaires de la physique théorique ? Ou bien au fait que plusieurs physiciens ont des affinités sérieuses avec le courant ID ? En tous cas, ce qui est sûr et comme je l’expliquais dans un billet il y a déjà quelques temps, il y a certainement des points communs entre ID et certains physiciens ayant un peu dérivé (comme Dembski d’ailleurs) sur le fait de vouloir trouver une explication, un sens au monde (au lieu de se contenter de simplement le comprendre tel qu’il est). Certains se tournent vers Dieu, d’autres vers la théorie du tout, mais ce n’est d’une certaine façon que deux faces opposées d’une même pièce (et certains affirmeraient même probablement que Dieu est la théorie du tout…).

    Un autre aspect dans les commentaires qui m’étonne est l’attitude des créationnistes face aux mystères, à l’incompris dans les sciences du vivant . Les physiciens s’étonnent et s’émerveillent, à juste titre, devant la complexité, l’organisation, l’optimisation dans le vivant, et y voient des champs de recherche excitants. Autrement dit, les physiciens, devant un problème, ici les mystères de la vie, adoptent une attitude scientifique dans le sens où, ne comprenant pas certains aspects, ils décident de se donner les moyens de les étudier afin d’améliorer notre connaissance du monde. Or, quelle est la réaction des ID ? En somme, ils s’arrêtent à cette complexité constatée : ils jubilent car les physiciens soulignent que le vivant est très compliqué, et continuent immédiatement sur un mode philosophico-religieux. Si les physiciens disent que le vivant est extraordinaire, c’est donc qu’il est magique, voire divin en quelque sorte… Je trouve cette réaction tout à fait étonnante, et totalement anti-scientifique : le but des physiciens est évidemment de compendre ce côté extraordinaire pour le rendre ensuite en quelque sorte intelligible donc ordinaire et c’est ce que les physiciens comme les biologistes ont toujours fait. Car après les mesures et la constatation de propriétés fascinantes, il faut proposer des théories simples, permettant d’expliquer les observations, validées par la méthode scientifique. Imagine-t-on Newton constater les propriétés fascinantes de la gravitation, s’arrêter là et affirmer que c’est en fait Dieu qui porte la Lune sur ses épaules ? Pourquoi serait-ce différent dans les sciences du vivant ? L’un des projets actuels des physiciens intéressés par la biologie en particulier est de comprendre comment l’évolution darwinienne peut amener l’émergence de cette complexité, de cette optimalité. En ce sens, les ID ne se rendent pas peut-être pas compte que les physiciens, loin d’être des alliés, pourraient bientôt devenir de nouvelles bêtes noires…

    ID bashing : Dieu et Shrodinger…

    Wednesday, March 1st, 2006

    Les ID se sont récemment penchés sur la physique quantique. Tenez-vous bien : il paraît que l’équation de Schrodinger démontre l’existence de Dieu… En fait, ils viennent d’exhumer un livre intitulé “Le principe Anthropique Cosmologique” écrit par un physicien dans les années 80.
    Voilà le raisonnement (que j’ai essayé de reconstituer sans les scories métaphysiques et l’expression totalement superflue du principe d’incertitude): considérons une équation de Schrodinger (celle avec la lettre compliquée qui ressemble à un trident). Les solutions de l’équation de Schrodinger peuvent s’exprimer comme la somme de ses fonctions propres. Autrement dit, une fonction d’onde va être la somme de plusieurs fonctions d’onde. Or, lorsque l’homme réalise une observation, il “réduit le paquet d’onde” : l’observation est destructrice, en réalité on n’observe qu’une seule fonction propre parmi celles qui composaient la fonction d’onde initiale. Voici l’argument des ID : en fait, pour les ID, lorsqu’on réduit un paquet d’onde, on influe sur le passé, en sélectionnant la fonction d’onde qui correspond en fait à la réalité physique du phénomène (cachée par le formalisme de la mécanique quantique) - par exemple, cela reviendrait dans l’expérience des fentes d’Young à déterminer par quelle fente passe le photon, ou encore à remonter le temps pour zigouiller ce pauvre chat de Schrodinger. Donc, pour les ID, l’homme, par son statut d’observateur intelligent influe sur toute l’histoire passée de l’univers (ces créationnistes ne succomberaient-ils pas à un péché capital ?). Extrapolons maintenant : considérons le hamiltonien de l’univers, à la fin des temps, décomposons suivant ses fonctions propres. A tous moments, la réalité physique semble nous montrer que quelqu’un, en réduisant le paquet d’onde dans le futur, décide des actes du passé (car la réalité se réalise au quotidien, contrairement au chat de Schrodinger nous sommes soit vivants, soit morts, mais pas les deux à la fois…). Cet observateur génial n’est évidemment personne d’autre que Dieu !
    En fait, et si j’ai bien compris, l’argument est beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. Au delà du fait qu’on peut douter de la nature linéaire de l’hamiltonien de l’univers, on touche du doigt ici un des problèmes cruciaux de la mécanique quantique, à savoir comment interpréter la réduction du paquet d’onde lors de l’observation. En fait, j’ai bien l’impression que cet argument n’est qu’une version créationniste du fameux paradoxe EPR. L’idée d’Einstein à cette époque était d’utiliser les paradoxes apparents de la mécanique quantique pour arriver à des résultats absurdes (comme le fait qu’une information voyage instantanément, ce qui n’est pas très loin de l’idée de remonter le temps) et donc en déduire que la mécanique quantique est incomplète. Les expériences cruciales de violation des inégalités de Bell liées à ce paradoxe ont été réalisées par Alain Aspect et ont finalement montré que la mécanique quantique était une bonne description de la réalité, et que les interprétations types variables cachées ne tenaient pas la route.