Archives pour la catégorie ‘Evolution’

Michael Behe au Colbert Report

Friday, August 3rd, 2007
On n’a pas tous les jours l’occasion de voir le “père” de l’intelligent design interviewé dans une excellente émission satirique.
C’était hier sur Comedy Central; suivez le lien (attention, il y a une pub au début):

http://www.comedycentral.com/motherload/?lnk=v&ml_video=90952

Colbert est égal à lui-même, i.e. excellent dans son rôle de faux néo-con américain. Excellent également dans sa façon directe de dénoncer les partisans de l’ID, qui prétendent discourir sur les limites de la théorie darwinienne, en disant que la relativité einsteinienne avait montré les limites de la théorie newtonienne. Double imposture car :

  • Newton n’est qu’un “cas particulier” d’Einstein; la limite n’est pas dans le sens courant mais dans le sens mathématique
  • Behe n’est pas à Darwin ce qu’Einstein est à Newton; on pourrait au contraire le rapprocher de nombreux crackpots qui pulullent sur le web.
Mais Colbert est bien plus drôle que moi, je vous laisse regarder…

PS : pour les cinéphiles, il y avait aussi un hommage un peu spécial à Bergman

http://www.comedycentral.com/motherload/?lnk=v&ml_video=91011

De la néoténie (ou pourquoi toutou est un gros bébé à sa maman)

Tuesday, July 31st, 2007

D’aucuns prétendent que je serais complètement gaga de mon petit chat. C’est un mensonge éhonté bien sûr, ce qui ne m’empêche pas de m’intéresser à son histoire et de me pencher en ce moment sur l’évolution des animaux domestiques.

Vous savez peut-être que c’est en partie l’observation des différentes races d’animaux domestiques qui a inspiré la théorie de l’évolution à Darwin. Bétail et autre animaux de compagnie sont en effet des exemples idéaux d’animaux sélectionnés pour leurs qualités avantageuses pour nous, les hommes. J’ai appris récemment que la plupart des animaux domestiques présentaient des caractères de néoténie. Kesaco ? La néoténie est la conservation de traits juvéniles chez l’animal adulte [1]. Par exemple, le comportement du chien est plus proche de celui du louveteau que de celui du chef de meute . Certains chiens ont également les oreilles tombantes - ce qu’on n’observe jamais chez les animaux sauvages. Le raccourcissement du museau est également un trait néoténique, observé semble-t-il à la fois chez les chiens et chez les cochons .

On ne comprend pas très bien l’origine de cette sélection de traits juvéniles. On peut penser que l’homme a simplement cherché à sélectionner des animaux “mignons”, et donc ayant des traits plus juvéniles. Une expérience de domestication apparemment assez fameuse a été réalisée pendant 40 ans en Sibérie. Un généticien russe nommé Belyaev pensait que la néoténie était due à la sélection par l’homme d’animaux au comportement docile. La docilité est un trait juvénile typique : en sélectionnant une immaturité comportementale, l’homme aurait favorisé la persistance d’une immaturité physique. Belyaev a donc tenté de domestiquer des renards argentés, en ne conservant d’une génération à l’autre que les animaux dociles (la sélection est drastique : environ 5% des mâles et 20% des femelles sont “conservés” à chaque génération). On voit alors apparaître des modifications rapides de comportement et de morphologie, proches de ce qu’on peut observer chez les chiens : volonté de contenter le maître, aboiements particuliers, mais aussi variation de teinte du pelage, oreilles tombantes, queue enroulée.

Un aspect amusant du domaine de la néoténie est que certains, dont Gould, pensent que l’homme est un singe néoténique. On peut trouver plusieurs arguments plus ou moins scientifiques : par exemple la structure du squelette (en particulier du crâne) du chimpanzé jeune serait très proche de celle de l’homme; le fait de “rester jeune” assurerait également une certaine plasiticité du cerveau et donc favoriserait l’intelligence. Difficile de se faire une idée précise là-dessus (on peut aussi imaginer d’autres hypothèses); mais si j’en crois certaines publications de psychologies post soixante-huitarde, l’homme ne sera bientôt qu’un ado attardé [2] !

La néoténie est donc un domaine de recherche très vaste mêlant la psychologie à l’évolution et au développement. En lisant ces références, on comprend également que tout n’est pas joué après la naissance, et que le développement ultérieur est tout aussi important pour déterminer les caractéristiques physiques (et psychologiques). Rappelons par exemple que les petits Néandertaliens ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux petits Sapiens et n’acquéraient leur morphologie caractéristique qu’à la puberté; apparemment les chiens et les chats se développent également de façon très différente bien qu’ayant tous deux une face plate à la naissance. Le jeune chiot voit son museau grandir considérablement, tandis que la tête du chat garde ses proportions (et donc demeure “kawai” toute sa vie). En fait, il semble que le chat - peut-être parce qu’il est déjà mignon à l’état sauvage ? - soit l’un des rares animaux domestiques ne présentant pas de néoténie [3]! Nous reparlerons donc de l’évolution du chat dans un billet ultérieur…

[1] voir cette page wikipedia pour quelques traits néoténiques du chien.
[2] Comment ça c’est déjà le cas ?
[3] Oui, évidemment, si le chat était docile, cela se saurait…

Miscellanées d’été

Friday, July 27th, 2007

L’été, les labos théoriques se vident, les étudiants vont dans des écoles aux quatre coins du monde, l’unversité se réforme en trois jours; quant à moi je me retrouve avec des tas d’articles à référer et un article (dont la première mouture remonte à Novembre) à resoumettre en espérant convaincre les referees !
Remis de ma lecture de Ripoteur comme dirait Chofie, deux petites choses glanées :

  • L’événement cinématographique “nerd” de l’été est la sortie du film des Simpsons (voir la polémique - compréhensible- suscitée par la photo ci-dessus). Nature (!) couvre cette sortie en interviewant Al Jean, scénariste des Simpsons et accessoirement docteur en mathématiques issu d’Harvard. Comme quoi les sciences mènent à tout, aux Etats-Unis en tous cas. Interview intéressante car on réalise que les Simpsons parlent régulièrement de sciences. Le film s’ouvre par exemple sur une conférence de Lisa avertissant la population sur les dangers environnementaux dans une conférence intitulée “An Irritating Truth” (voir aussi ce fameux extrait du film de Gore). Au delà des apparitions des deux Stephen les plus médiatiques (Jay Gould et Hawking), Nature donne son propre top 10 des meilleurs blagues scientifiques dans les Simpsons. Ma préférée est effectivement la dernière :

Perpetually funny: In “The PTA Disbands”, Lisa gets so bored by a lack of schooling she builds a perpetual motion machine. Homer is not pleased: “Lisa, in this house we OBEY the laws of thermodynamics.”

  • Absolument rien à voir, mais après la Turquie et la Pologne, l’intelligent design poursuit son offensive vers l’Ouest de l’Europe et atteint l’Allemagne. La ministre de l’éducation du Land de Hesse a en effet proposé , je cite, “que les questions théologiques concernant l’origine du monde soient abordées dans les écoles lors des cours de biologie”. Rappelons qu’en son temps, Blair avait pris une position similaire - qui n’avait pas fait autant de bruit il me semble, à mon grand dam (voir ce billet). Je prends les paris : en ces temps de “décomplexation”, combien de temps avant qu’un député français (de la majorité ?) ne fasse une proposition de loi similaire ? Un carambar qu’on y a le droit avant la fin de l’année scolaire 2007-2008. (Sur un sujet relié, voire ce billet chez le doc’).

Essai : Des contraintes de l’évolution

Wednesday, July 18th, 2007

Un petit essai pour résumer des lectures et réflexions récentes, des souvenirs de conférences de Davidson, et suscité notamment par certains messages personnels que j’ai reçus récemment. Je ressasse et reformule certaines idées exprimées ici ou là par d’autres; je rajouterai certainement des références par la suite. Tout commentaire est le bienvenu.

Vous avez sûrement appris à l’école que le code génétique est commun à toutes les espèces vivantes. De la bactérie à l’homme, des virus aux champignons, toutes les êtres vivants (et assimilés) traduisent leurs acides nucléïques exactement de la même façon. C’est ce qui permet de réaliser des OGM à peu de frais : on prend un gène d’une espèce, on l’introduit dans une autre. Comme la machinerie traduisant la séquence génétique en protéine est rigoureusement identique dans tout le vivant, on produit ainsi la protéine désirée.

Pourtant, une question se pose immédiatement : l’évolution a eu assez de temps pour passer, à coup de mutations successives, d’une bactérie à l’homme. Comment se fait-il alors que le code génétique chez tous les êtres vivants soit identique, malgré toutes les mutations potentielles de celui-ci ?

En fait, ce genre de question est en général retourné pour contrer la théorie de l’évolution darwinienne. J’avais par exemple écrit un billet parodique sur les kernels du Dr Davidson, sorte de modules génétiques répandus dans tout le vivant de manière identique. Comment ces modules ont-ils pu resister à des millions d’années de mutations ?

Dans les deux cas la réponse est identique. Elle est quasi-évidente dans le cas du code génétique. Imaginons que votre machinerie cellulaire mute et que vous ne puissiez plus interpréter correctement certaines séquences d’acides aminés, produisant systématiquement une protéine à la place d’une autre. Catastrophe sur toute la ligne : pas la moindre chance de vous développer, pas la moindre chance de même voir le jour. Il en est de même pour les kernels de Davidson : ces kernels sont impliqués dans des processus cruciaux, comme la différenciation des cellules du coeur. On imagine mal ce que donnerait un animal sans coeur.

Autrement dit ce qui est universel, robuste d’une espèce à l’autre (d’aucuns y voient même une certaine perfection), n’est peut-être pas ce qui est le plus efficace ou le plus optimisé, mais au contraire ce qui est le plus sensible, et donc partant le plus contraint [1]. Du coup, la sélection naturelle va jouer à plein contre toute modification de ces systèmes. La conservation et l’universalité de structures dans le vivant ne va pas du tout à l’encontre du processus de sélection darwinienne : il n’en est peut-être qu’une manifestation extrême.

Mais me direz-vous, comment ces systèmes ont-ils pu apparaître dans un premier temps, s’ils sont si immuables ? Je répondrai qu’un système très contraint aujourd’hui ne l’a peut-être pas toujours été. Prenons le code génétique. A priori, il aurait pu être largement aléatoire (même si certains travaux suggèrent que celui-ci aurait une part d’origine purement physique - les acides aminés auraient une affinité particulière avec leurs ARN de transferts). Mais une fois qu’un pré-animal a commencé à élaborer des structures complexes à partir de ce code génétique, ce dernier s’en est trouvé immédiatement gelé : impossible de modifier un tel élément de base sans casser tout la complexité élaborée en aval. Autrement dit, la vie a peut-être choisi au début une voie aléatoirement, puis une fois que ce chemin s’est révélé efficace, aucun retour en arrière n’était possible et les options sélectionnées à l’époque ont été définitivement fixées, ce qui explique finalement le partage du code génétique entre tous les êtres vivants. Dans un commentaire d’un billet précédent sur les motifs de Davidson, il me semble Simon décrivait un processus similaire … dans des codes informatiques !

L’idée centrale du livre de Vincent Fleury est justement cette notion de contrainte physique pour le développement des tétrapodes. Du coup, il prétend que l’évolution du plan d’organisation des tétrapodes est plus ou moins unidirectionnelle : plus ou moins “enroulé” selon ses propres termes. On peut être d’accord ou pas avec cette idée, mais on peut s’interroger sur l’origine de cette contrainte. Je dirais qu’une fois qu’un processus amenant de la complexité est mis en place, s’il est bien exploité par l’évolution et s’il est difficile de le changer sans le dégrader, il peut se gèler et se fixer totalement dans l’évolution. Cela relève presque de la tautologie, mais du coup seuls les systèmes vraiment plastiques (i.e. potentiellement soumis à des mutations qualitativement neutres) peuvent évoluer.

Une question est donc d’identifier dans quelle mesure différents processus biologiques sont plastiques ou non. Cela permettrait d’identifier ce qui est “évoluable”; a contrario, plus un système est contraint, moins il a de solutions pour évoluer (et donc plus il est “facile” de prédire son évolution effective comme essaie de le faire V. Fleury dans son livre). J’ai cité dans ce billet plein d’exemples de chose peu ou pas “évoluables”; il existe aussi de nombreux exemples de systèmes qui évoluent drastiquement d’une espèce à l’autre. Mon exemple favori est là encore la segmentation des insectes. Il existe un stade du développement commun à tous les insectes (appelés stade phylotypique) : en gros il s’agit du stade de la larve ayant une tête et une quinzaine de segments. Ce stade est un passage obligé du développement de tous les insectes, et les mutations sur ce système sont assez délétères, voire létales [2](c’est en partie ce papier sur le sujet qui m’a inspiré ce billet). Pourtant, d’un insecte à l’autre, en amont et en aval de ce stade, les choses sont extrêmement variables - c’est ce qu’on appelle le “hourglass model” en illustration (tiré de [3]) : plus on s’éloigne du stade phylotypique, plus les mécanismes de développement sont différents. C’est à mon avis une illustration de l’”evoluabilité” : en amont d’un stade très contraint ont pu évoluer des processus très différents pour y parvenir. Et qui sait, ce n’est peut-être pas fini… Quoi qu’il en soit, seule la théorie de l’évolution inspirée par Darwin me paraît capable d’expliquer à la fois la raison du maintien de ces systèmes très contraints et la plasticité d’autres systèmes.

[1] Notons à ce stade qu’il existe d’autres types de contraintes, par exemple les contraintes issues des lois de la physique. Impossible bien sûr pour l’évolution d’agir dessus en aucune manière, contrairement a priori aux contraintes issues de l’histoire de l’évolution même.
[2] Galis F, van Dooren Tom JM , Metz Johan AJ (2002). Conservation of the
segmented germband stage: robustness or pleiotropy? Trends Genet, 18: 504-509
[3] Peel AD, Chipman AD , Akam M (2005). Arthropod segmentation: beyond
the Drosophila paradigm. Nat. Rev. Gen, 6: 905-916

Cruels dilemmes

Sunday, July 15th, 2007
Le dernier numéro de Pour la Science contient un intéressant article de Kaushik Basu présentant un problème que je ne connaissais pas : le dilemme du voyageur (voir ici la version anglaise de l’article). Résumons ce dilemme en quelques mots :
deux voyageurs ayant acheté chacun le même objet sont victimes de la négligence d’une compagnie aérienne qui a brisé les dits objets. La compagnie aérienne se propose de dédomager les deux voyageurs sur la base de la règle suivante : chaque voyageur donne le prix de l’objet (compris entre 2 et 100 $). Si le prix donné par les voyageurs est identique, la compagnie verse la somme aux deux voyageurs. Si les prix sont différents, la compagnie considère qu’un des voyageurs est honnête tandis que l’autre se moque d’elle. Elle prend donc la somme minimale, verse cette somme + 2 $ au voyageur “honnête”, et cette somme moins deux $ à l’autre. Par exemple, si le voyageur A dit 35 $ et le voyageur B 40 $, la compagnie verse 35+2=37 $ au voyageur A et 35-2=33 $ au voyageur B.

Ce problème n’est en fait qu’une variation sur le célèbre dilemme du prisonnier. Tout comme celui-ci, il se caractérise par une “instabilité” de l’équilibre maximisant le gain. Je m’explique : imaginons que A dise 100$. Si B dit 100$, les deux gagnent 100$. Mais si A dit 100$, B à tout intérêt à dire 99$, car dans ce cas, il gagne plus et empoche 101$. La stratégie rationnelle au sens de la théorie des jeux pour les deux joueurs serait alors de donner systématiquement 1$ de moins que la somme donnée par l’autre joueur. Cette stratégie rationnelle amène de proche en proche A et B à diminuer leurs estimations : si B dit 99$, A a intérêt à dire 98$, et ainsi de suite. En fait, tout est question d’anticipation de ce que dit l’autre voyageur, mais la seule situation d’équilibre est pour les deux joueurs de donner la somme minimale admise, i.e. 2$.

Evidemment, la stratégie semble un peu absurde, car si les deux joueurs donnent une somme conséquente, ils embaucheront bien plus. En fait, si on fait l’expérience en réalité, la plupart des gens donnent effectivement l’estimation maximale autorisée. Basuk en déduit que la “rationnalité” réellement raisonnable n’est pas la rationnalité de la théorie des jeux ou rationnalité économique [1].

La question qui m’est immédiatement venue à l’esprit est de savoir comment l’évolution pourrait sélectionner un comportement ou un autre (voir aussi ce billet sur un sujet similaire). Dans la nature, confronté à un problème type dilemme du voyageur, un animal a-t-il intérêt à être “égoïste”, i.e. adopter un comportement équivalent à choisir 2$ pour s’assurer de ne pas “perdre” le jeu, ou “altruiste”, i.e. adopter un comportement équivalent à miser gros en comptant sur ses partenaires pour que la coopération fasse émerger un gain maximal pour tous ? En fait, il semble qu’un certain nombre de travaux aient déjà été réalisés sur le sujet. Un site très intéressant (taumoda.com) propose simulations et contextes biologiques d’un problème d’évolution basé sur le dilemme du prisonier. En particulier, on peut voir sur cette page comment égoïstes et altruistes rentrent en compétition dans une population. La surprise est que pour certaines règles du jeu, on voit que les proportions d’altruistes et d’égoïstes se stabilisent dans la population. Intuitivement et dans le contexte “dilemme du voyageur”, cela peut se comprendre : les égoïstes qui jouent entre eux se “détruisent” les uns les autres (en gagnant seulement 2$ à chaque fois), mais ceux-ci parviennent toutefois à survivre en se nourrissant sur le dos des altruistes (gagnant 4$ contre ceux-ci). Les altruistes, eux, survivent en coopérant : même si les égoïstes leur sucent le sang, ils parviennent à générer assez de coopération pour se maintenir à haute proportion dans la population. La conclusion majeure à mon avis, c’est que “l’évolution” ne favorise pas nécessairement l’un ou l’autre des comportements, mais plutôt un mélange des deux. Autremement dit, la sélection naturelle est efficace pour sélectionner à la fois les deux types de rationnalité !

[1] Une remarque à ce stade : en lisant l’article, on est bien vite convaincu que l’équilibre donné par la théorie des jeux n’est pas l’équilibre raisonnable. Rien n’est moins sûr : il semble pour moi qu’il faut aussi prendre en compte une sorte d’aversion au risque ou d’avidité au gain de certains joueurs. Imaginons par exemple qu’on parle ici non de dollars, mais de millions de dollars. Dans ce cas, jouer 2 vous assure d’avoir au moins 2 millions de dollars. Mais si vous tentez de jouer plus de 2, il suffit que l’autre joueur joue 2 pour que lui empoche 4 millions de dollars, tandis que vous-mêmes vous retrouvez avec 0. Dans cette situation, je pense que je jouerais 2 histoire d’être bien sûr de toucher quelque chose…

Le père de la biologie synthétique est mort

Monday, June 11th, 2007
Je suis très en retard dans ma lecture de Time, j’apprends seulement aujourd’hui que deux jours après Pierre-Gilles de Gennes, une figure légendaire de la science s’est éteinte : il s’agit de Stanley Miller.

Vous avez probablement déjà entendu parler de Stanley Miller, très connu pour une expérience publiée en 1953, ouvrant, croyait-on alors, de belles perspectives pour l’étude des origines de la vie. Soumettant un mélange de gaz et d’eau à des décharges électriques, Miller observa l’apparition spontanée d’acides aminés, briques élémentaires des protéines. Son expérience montrait donc qu’il était possible de “créer” quasiment ex-nihilo des briques biochimiques, pouvant éventuellement se combiner en proto-organismes et être ensuite sélectionnés au cours de l’évolution pour (re)commencer l’histoire de la vie.

Comme l’explique bien l’article du New York Times, après ces débuts prometteurs, le domaine, probablement trop ardu, a malheureusement stagné. L’atmosphère primitive était probablement différente de ce que croyait Miller, et il semble impossible de produire spontanément de la même façon de l’ARN ou de l’ADN. Certains travaux théoriques et surtout expérimentaux -dont j’avais déjà parlé ici et - ont fait avancer les choses récemment, mais il est clair que la création de la vie “in vitro” reste encore un graal inaccessible.

Grand opening : Creation Museum

Tuesday, May 29th, 2007
Un des titres de CNN ce matin : le musée de la Création est enfin ouvert ! Pour un tour virtuel, rendez vous sur le célèbre site answergenesis.org, où la couleur est clairement annoncée :

Explore the wonders of creation. The imprint of the Creator is all around us. And the Bible’s clear—heaven and earth in six 24-hour days, earth before sun, birds before lizards.

Other surprises are just around the corner. Adam and apes share the same birthday. The first man walked with dinosaurs and named them all!

God’s Word is true, or evolution is true. No millions of years. There’s no room for compromise.

Rappelons que ce musée fait partie de la stratégie globale du mouvement du dessein intelligent (intelligent design ou ID) visant à combattre la science “sur son terrain”. Après le think tank estampillé ID, les revues ID (dont nous parlait récemment Enro), voici donc le premier musée ID. A quand l’université et les doctorats ?

Le New York Times nous convie à une visite guidée. Texte très intéressant à mon avis. Il permet notamment de comprendre la version que je qualifierais “d’officielle” du mouvement créationniste. En effet, le problème avec la non-science est qu’il est assez difficile de se mettre d’accord sur des faits scientifiques… qui n’en sont pas (ah le sexe des anges !). D’où plusieurs versions de la création, depuis l’interprétation littérale de la Genèse jusqu’à l’évolution théistique, défendue notamment par de rares scientifiques comme Francis Collins qui croient que Dieu peut intervenir ponctuellement dans l’univers (par exemple pour féconder la Vierge - voir ce billet )

Donc si vous visitez ce musée, vous apprendrez que la Terre a été créée il y a 6000 ans. Les dinosaures (qui plaisent tant aux enfants - très bonne stratégie marketing) ont été créés le sixième jour. Comme le souligne l’auteur de l’article, c’est déjà une évolution radicale des tenants du créationnisme qui ont longtemps ignoré les fossiles. Ces fameux fossiles, donc, sont en fait directement issus… du déluge bien sûr ! Et oui, il fallait y penser : les précipitations divines ont tué les animaux et les sédiments se déposant alors ont permis la fossilisation. D’ailleurs, des dinosaures étaient bien évidemment sur l’arche de Noé…

Le discours moral sous-jacent est à l’avenant. La légende veut que Darwin soit devenu athée en particulier en constatant la cruauté terrible de la nature, reposant sur la lutte pour la vie (”struggle for life”). Le musée de la Création offre au contraire une vision idéale, harmonieuse de la Nature, dans laquelle cohabitent en bonne intelligence toutes les espèces animales. Ainsi les dinosaures sont-ils tous herbivores dans le jardin d’Eden ! Et lorsque le musée nous montre un fossile d’un poisson en dévorant un autre, c’est pour mieux souligner comment s’est exercé le “jugement de Dieu” qui a décidé de noyer sous les flots cette nature pécheresse :

Meanwhile a remarkable fossil of a perch devouring a herring found in Wyoming offers “silent testimony to God’s worldwide judgment,” not because it shows a predator and prey, but because the two perished — somehow getting preserved in stone — during Noah’s flood. Nearly all fossils, the museum asserts, are relics of that divine retribution.

Pour tout vous dire, je n’ai qu’une hâte : aller voir cet ovni de mes propres yeux…

Détente : Evolution et Science fiction

Thursday, May 17th, 2007
L’actualité récente et mes voyages en avion aidant, je me propose de faire une petite liste (subjective et très incomplète) de mes romans préférés de sciences fiction ayant abordé l’évolution sous une forme ou une autre. N’hésitez pas à suggérer d’autres titres ou nouvelles : je suis toujours intéressé par ce genre de littérature !

  • Asimov dans son cycle Fondation aborde le sujet de manière détournée. L’apparition spontanée d’un humain évolué mutant, le Mulet, met complètement par terre le plan Seldon. C’est assez amusant comment l’évolution, aléatoire, imprévisible, s’oppose ici à la psychohistoire déterministe, sorte de super économie prédictive. Quant au Mulet, l’un des personnages les plus étonnants de l’univers d’Asimov, comme tout bon mutant, il ne peut avoir de descendance humaine, d’où son nom…
  • Dick a abordé le sujet dans une nouvelle, l’homme doré, ayant récemment inspiré un film (que je n’ai pas vu, mais qui n’a pas l’air très fidèle). L’homme doré dispose à la fois d’un instinct (qui lui permet d’anticiper le futur) et d’une puissance sexuelle surdéveloppée au détriment de son intelligence, ce qui lui assure une adaptation tout à fait remarquable. La nouvelle est très intéressante, et va complètement à l’encontre de la corrélation entre marche vers l’intelligence et évolution : Dick suggère explicitement que l’homme futur se débarassera ainsi de son intelligence, devenue totalement inutile.
  • Hyperion est l’un de mes cycles préférés. Simmons a manifestement été très inspiré par Teilhard de Chardin, inventeur notamment du concept de “Noosphère“. Teilhard décrit l’évolution comme une marche vers ce qu’il appelle le “Christ Cosmique”; Simmons nous raconte en fait cette marche dans la deuxième partie du Cycle à partir d’Endymion. J’avoue que la première fois que j’ai lu Hyperion, ces références scientifico-mystico-religieuses m’avaient un peu échappées, mais après relecture d’Hyperion et lecture de certains livres de Teilhard, je n’ai plus aucun doute : Simmons est très sérieux, et Hyperion est probablement le premier roman qu’on pourrait labelliser “Intelligent Design” : par exemple, les Tombeaux Du Temps, Moneta et le Gritche, remontant le temps pour, en quelque sorte, “porter la bonne parole”, ne sont pas sans rappeler certaines théories farfelues déjà évoquées dans ces pages.
  • Plus récemment, on peut citer L’Echelle de Darwin et les Enfants de Darwin de Greg Bear. Ces deux romans sont basés sur l’idée qu’ un virus aurait pu faire évoluer Neandertal vers Sapiens, et réactivé, faire atteindre à Sapiens un stade encore supérieur. Romans distrayants à défaut d’être exceptionnels.
D’autres suggestions ?

Une campagne s’achève, une autre commence

Monday, May 7th, 2007
Via Crooks and liars, Primaire républicaine aux Etats-Unis…

“- Sénateur Mc Cain, cette question provient de machin.com, et était parmi les questions ayant remporté le plus de suffrages. Croyez-vous en l’évolution ?
- (surprise) n… Oui !
- Juste par curiosité, certains d’entre vous ne croient-ils pas à l’évolution ?”

Et bien, ça promet !

PS: je pars de New York assez longtemps; je risque de délaisser un peu mon blog (ce qui me permettra j’espère de mûrir quelques billets plus constructifs)

Lecture : six impossible things before breakfast

Friday, April 27th, 2007

Lewis Wolpert s’interroge dans ce livre sur l’origine évolutive de la croyance. Qu’est-ce que “croire” ? Qu’est-ce qui dans l’évolution a pu sélectionner cette faculté de “croire” ?

Selon Wolpert, la croyance si spécifique à l’homme est intimement liée à une faculté spécifique qu’il appelle la “croyance causale” (”causal belief”). Piaget a autrefois montré que les jeunes enfants développent très rapidement cette faculté, qui consiste essentiellement en une compréhension intuitive de la physique : un jeune enfant comprend très vite que le monde est composé d’objet solides qui gardent leur cohésion, que si une balle est mise en mouvement, elle continuera a priori sur sa trajectoire sauf si on l’arrête, que deux objets peuvent interagir uniquement s’ils se touchent. Et oui, nous avons tous en fait une compréhension intuitive de la mécanique galiléenne !

Les animaux ne disposent en revanche pas de ce mécanisme de pensée, sauf rares exceptions. Par exemple Wolpert cite une expérience d’un certain Povinelli. Des chimpanzés devaient utiliser des bâtons pour faire sortir de la nourriture d’un tube. Les bâtons étaient de différentes formes, tailles, textures, et une compréhension basique de la “mécanique” permet de choisir le bon bâton. Les chimpanzés n’arrivent à trouver le bon outil qu’en les essayant tous un à un, au contraire d’enfants qui utilisent leur intuition du monde pour choisir directement le bon bâton. Wolpert cite ainsi plusieurs exemples qui montrent que si les animaux peuvent apprendre par essai/erreur, ils ne disposent pas d’une intuition physique du monde au contraire de jeunes enfants. Wolpert propose que cette intuition du monde est nécessaire et suffisante pour fabriquer des outils complexes : pour concevoir un outil, il faut en effet se projeter dans l’avenir, imaginer en amont comment les différentes pièces vont s’assembler pour former un outil efficace. Des singes peuvent apprendre assez facilement par observation et essais/erreurs à utiliser un caillou pour ouvrir des fruits, mais ils ne peuvent concevoir des outils complexes peu susceptibles d’être conçus “au hasard”, ou des outils “secondaires” pour concevoir d’autres outils.

Wolpert propose que tout ce qui fait la spécificité de l’homme repose sur cette matrice de pensée causale. Par exemple, il explique que la conception d’un outil nécessite la maîtrise d’une grammaire : il faut ordonner, agencer les choses pour concevoir des outils. Du coup, il est possible que le développement du langage soit cosubstantiel de cette faculté de concevoir des outils : le langage ne ferait que recycler les structures cérébrales associées. Ainsi les enfants montrent-ils les objets avant de parler, ce qui signifie que la compréhension physique du monde précède la maîtrise de l’oral. Au contraire, le langage en lui-même n’est pas nécessaire pour concevoir des outils : dans une expérience, des chercheurs ont enseigné à deux groupes d’ étudiants à fabriquer des outils préhistoriques. Dans un groupe, l’enseignant donnait des explications orales à ce qu’il faisait. Dans l’autre groupe, l’enseignant se taisait et les étudiants n’apprenaient la “grammaire” de la conception que par imitation. Aucun des deux groupes ne se distinguait particulièrement ensuite lorsqu’il s’agissait de reproduire l’outil.

Venons-en maintenant au sujet spécifique du livre : la croyance. Une fois que l’homme a intuité la causalité, il n’a pu s’empêcher de chercher des causes à tous les mécanismes (p83) :

Humans were now thinking about the causes involved in all sort of activities : hunting, food gathering, social relationships, illness, probably dreams, and even life and death itself. Thus (…) is the origin of what we now call beliefs.

Wolpert propose que l’homme ne peut s’empêcher d’utiliser sa compréhension de la causalité pour chercher des explications, et y croire, d’où la religion, la croyance au paranormal, mais aussi la science ! Les chapîtres qui suivent sont assez impressionnants et s’efforcent de démontrer comment notre fonctionnement cérébral est intimement lié à noscroyances. Quelques effets bien connus sont décrits : une fois que nous croyons quelque chose, nous avons tendance à éluder les éléments qui vont contre cette croyance et à exagérer les éléments qui vont dans ce sens. Plus impressionnant : nous avons une soif spontanée de croyance qui nous pousse à construire des nouvelles interprétations, de nouvelles causalités même si nous ne disposons que d’informations très partielles. Cet effet est si fort qu’il peut mener à la “confabulation” : l’existence d’une croyance irraisonnée (une “delusion”), fermement ancrée contre l’évidence amène à réécrire l’histoire et à créer spontanément de faux souvenirs, de fausses explications, des fables, pour coller aux croyances. Wolpert cite l’exemple d’un confabulateur convaincu d’être un maître des échecs russe. Aux docteurs qui lui faisaient remarquer qu’il ne savait ni jouer aux échecs, ni parler russe, le patient répondait qu’il avait été hypnotisé pour oublier sa langue maternelle ! Ce qui est effrayant est qu’il n’y a pas de ligne très claire séparant les croyances traditionnelles de ces “delusions”, même chez des individus parfaitement normaux. Ainsi, 10 à 15% de la population ont eu des hallucinations, et 20% des gens ont des symptômes de delusions … Un résumé de la puissance de notre faculté à croire se trouve en conclusion du livre (p220):

Our belief engine, programmed in our brains by our genes, (…) prefers quick decisions, (…) is bad with numbers, loves representativeness, and sees patterns where often there is only randomness. It is too often influenced by authority and it has a liking for mysticism.

Le développement spécifique de la croyance religieuse est selon Wolpert une conséquence de ce fonctionnement spontané du cerveau. Il propose une explication plus “évolutionniste” de l’existence d’une religion. Croire en un être suprême est gage de cohésion sociale, est bénéfique au groupe car il met en place des solidarités et donne un avantage évolutif à celui-ci. Même à l’échelle individuelle, il est avéré que les gens religieux sont plutôt plus heureux que la moyenne. Wolpert compare également les différentes religions, et soulève quelques lièvres intéressants. Ainsi, il observe l’existence de “convergences” religieuses, de la même façon qu’il existe des convergences évolutives. Il semble ainsi que les sociétés basées primitivement sur l’élevage (comme la société juive primitive) développent des théories religieuses similaires, s’intéressant plus au quotidien qu’à l’au-delà. Malheureusement, ce chapître potentiellement intéressant n’est à mon avis pas assez développé. (Sur un sujet un peu similaire, voire le billet récent de dvanw sur la coévolution gène-culture).

J’ai beaucoup aimé ce livre, très riche et bourré de références, même si je trouve que par moments il y a un effet “catalogue”. Les théories sont intéressantes et interpellent vraiment sur la notion de croyance et de libre-arbitre. Il est fascinant de voir à quel point l’homme est esclave de ses propres croyances, ce qui est assez effrayant en période de campagne électorale !